37 - Valérie Weber - COUCOU

Dans une jolie roselière, un après-midi de printemps ensoleillé, un loriot surveille un nid de rousserole effarvatte installé dans les joncs, juste au-dessus de l’eau d’un étang calme, quand soudain apparaît le coucou …

Loriot : Qu’est-ce vous faites là ?

Coucou : Cher ami, comme je suis contente de vous voir. Je passais…

L : C’est ça ! Barrez-vous.

C : Oh là là, quelle puissance dans votre chant ! Toutes ces jolies notes… et votre plumage. C’est si ravissant ce jaune intense, ce noir profond.

L : arrête ton char, Cuculus canorus, si tu crois que je n’ai pas compris ton manège.

C : Mais enfin, je ne vous ai rien fait. Et vous alors ? Qu’est-ce que vous faites près de ce nid. Ce n’est pas le vôtre, que je sache. Et ce n’est pas votre territoire. Vous seriez plutôt de la haute.

L : Ce nid est sous ma responsabilité. Mme Rousserole m’a demandé de ne pas le quitter des yeux.

C : Eh bien, c’est entendu. Cela ne nous empêche pas de deviser de concert. Tenez, sur la beauté de ces lieux ? Vous n’en disconviendrez pas.

L : La beauté, la beauté, qu’est qu’on à faire ? Je vous l’demande. Moi, je suis très occupé. Et puis, je n’ai pas envie de vous parler. On sait très bien comment ça se termine, tout ça, tous ces discours. Vous faites le mielleux…

C : La mielleuse, vous voulez dire ! Je suis une dame. Je vous prie de bien vouloir vous en souvenir.

L : ouais, ouais. Comme vous voulez. Fichez-moi le camp, quand même. Allez apprendre à construire un nid, à vous occuper de votre progéniture…

C : Vous savez bien que j’ai mieux à faire que de m’occuper de mon oisillon. Mes activités ne me laissent pas une minute à moi : lissage de plumes le matin, soin du contour des yeux vers midi, détente dans l’après-midi, et dégustation de chenilles velues à l’apéritif. Et le soir ! Si vous nous voyiez, mes amies et moi, autour d’une canopée. On papote, on échange nos dernières idées, nos découvertes en matière de nidification.

L : Moi, j’travaille Madame. Alors, du balai ! D’ailleurs Mme Rousserole ne va pas tarder à rentrer pour s’occuper de ses œufs. Vous savez bien qu’elle est très méfiante et sa colère… Enfin, ce que j’en dis, c’est que vous feriez mieux de ne pas être dans les parages à son retour.

C : Vous avez raison. Mais savez-vous que mes parents adoptifs lui ressemblaient beaucoup ? Depuis que je suis revenue de mon long voyage africain, je rêve de les retrouver. Ils étaient si attentifs, ils m’ont nourrie avec abnégation. Pour leur plaire, j’imitais le cri de leur progéniture, enfin, celle qu’ils auraient eue si…

L : Exactement ! Vous les coucous, vous êtes des parasites, des assassins. Vous ne faites jamais rien de vos dix plumes tandis que la mère Rousserole s’épuise à chercher des insectes toute la journée.

C : Je vous concède que je n’ai jamais eu la plume maternelle. Je la préfère lisse, délicate et poudrée tandis que celle de Mme Rousserole est poisseuse de régurgitations, de crottes et de poussières. Elle est d’une maigreur à faire peur. Et cet air gris, fatigué… Vous ne trouvez pas que moi, à côté d’elle, je suis infiniment plus séduisante ? Les dessins sur mon plumage sont d’une finesse incomparable et…

L : N’importe quoi ! Allez ! Ouste. Vous ferez affaire avec un autre oiseau de passage.

C : Vous êtes extraordinaires, vous les passereaux ! Vous prétendez donner des leçons de parentalité. Mais dites-moi, vos oisillons reviennent-ils pour vous piquer les plumes de petits bisous ? Quelle gratitude recevez-vous de tous vos soins ? Vous finissez facilement dans l’estomac d’un chat parce que vous vous êtes échinés votre vie durant à travailler pour construire un nid douillet, à vous reproduire, à vous sacrifier pour chasser la nourriture de vos enfants. Nous, les coucous, nous avons fait le choix de l’oisiveté. Et pourtant tout le monde nous aime, surtout au printemps. Puisqu’il n’y a pas de dialogue possible, je vous laisse. De toute manière, il est déjà trop tard.

L : Enfin, elle est partie. Venez Mme Rousserole. Vous pouvez sortir de votre cachette. Allons-nous-en. Mon nid nous attend, tout là-haut sur la tête du hêtre. Laissons ce poussin coucou à venir se débrouiller. Non, comment ça, non ? Mais, on s’était mis d’accord ? Vous ne pouvez pas ? Vous ne pouvez plus ? Vous êtes enchainée à ce satané piaf ! C’est dans votre nature ? Je hais la nature…