38 - Claudine O. - Une île

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Une île

C’était jadis ou naguère… Je roulais en voiture de location sur une route côtière de l’ouest de l’Irlande, là où tout est possible et où rien n’est certain d’exister. Au détour d’un virage, j’aperçois un donjon, une tour carrée plutôt, ayant poussé sur un petit lopin de terre, en fait : une petite île. Le tout émergeant d’une brume propice. Je m’arrêtai. Je voulais voir, sentir, respirer, écouter le silence, m’imprégner de cette vision. La magie du lieu m’attirait. J’avais pourtant un rendez-vous important quelques miles plus loin, dans une ville dont j’ai oublié le nom, à l’intérieur des terres. Une ville qui faisait partie du monde, du vrai monde, dont par miracle je me trouvais en dehors. Avec un sentiment de bien être incommensurable.

Aucune route n’était visible menant à cette tour, mais nous étions à marée haute. Il y avait des habitants, une douce lumière filtrait des fenêtres à meneaux. Elle m’attirait cette lumière. Mais j’ai toujours voulu me comporter en personne raisonnable, alors j’ai continué sur ma route. Ce que fut ma journée je ne m’en souviens pas mais illuminée par la découverte de cette île enchanteresse, et par la certitude qu’elle existait.

Je ne pouvais oublier ce que j’appelais « Mon Île ». Et un jour, plusieurs mois ou peut-être des années après, je retournai dans l’ouest de l’Irlande. Avec cette fois-ci, cadeau du destin qui m’en fait rarement de cette sorte, du temps devant moi. Pour moi.

Je n’ai eu aucune peine à retrouver l’île. Cette fois il n’y avait pas de brume et surtout, surtout, la marée était basse et une route, sans aucun doute inondable, menait à cette île. Je l’empruntai. Une porte massive, solide, en bois clouté, était entrebaillée. Comme en transes, j’entrai. Dans le vaste hall d’où partait un escalier, un homme était là. Souriant, bienveillant me sembla-t-il. En bafouillant car j’avais un peu – et même beaucoup – honte de cette intrusion je lui avouai que j’étais déjà passée à côté de son île , à marée haute, que l’endroit me fascinait et que je n’ai pas pu me retenir d’emprunter la petite route inondable, qui brillait doucement sous le soleil.

Le maître des lieux, toujours souriant, m’invita à entrer et me proposa une tasse de thé. Que nous prîmes au coin d’un beau feu de tourbe qui chauffait la pièce où il m’invita à entrer. Je commençai à me détendre. Cette pièce, son parquet sombre, les tentures qui tapissaient les murs, tout semblait prêt à me prendre dans ses bras.

Le maître des lieux commença à me raconter l’historique de cette île, son domaine. Je ne sais pas si je l’écoutais, occupée à le regarder sans doute. Grand. Imposant. L’œil bleu et froid, la bienveillance n’était que dans le sourire d’accueil. Il me proposa de partager son repas. J’acceptai, j’étais sous le charme du lieu, de l’homme ?

Après un café (irlandais bien entendu), je le remerciai chaleureusement et tentai de donner le signal du départ. Je n’avais déjà abusé que trop de son hospitalité. Je regardai par la fenêtre : la petite route était déjà submergée et le soleil avait disparu.

Une vague inquiétude commençait à remplacer le bien-être de la matinée et du déjeuner. Il consulta la météo sur son smartphone et m’informa qu’une grande marée était prévue pour le soir et la nuit même, aucune chance d’emprunter la route et si l’on en croit l’avis de vent fort, la route côtière présentait également un danger potentiel de chutes de branches et tout simplement d’un fort orage.

Il me dit alors « Vous n’avez pas d’autre choix que de rester la nuit. Rien ne vous presse. »

Comment pouvait-il en être tellement certain ?

« Je vous prépare la chambre d’amis, au second étage. Je m’appelle Ocean. »

« D’ici là si la pluie ne vous fait pas peur, je vais vous montrer mon domaine »

L’île était je l’ai déjà dit, enchanteresse. Ocean un peu moins, bien qu’extrèmement séduisant. Mais je sentais à travers l’homme affable et attentif une force, quelque chose de vague et d’indéfinissable, qui commençait à m’inquiéter. Intérieurement je me traitai de nigaude, d’ingrate… Il me dit alors que la maison était à moi, il devait s’enfermer dans son bureau car il avait un visiteur, déjà présent sur l’ile. Comme celle-ci n’était plus accessible je compris qu’il était aussi présent dans la maison.

Je n’avais vu personne, ni entendu aucun bruit signalant une présence humaine.

Il me proposa de me montrer ma chambre et de monter ma valise, et également de garer ma voiture à l’abri. Je lui confiai les clefs de la voiture de location, il monta ma valise et m’installa dans une jolie chambre, j’avais avec moi mon ordinateur et de quoi travailler, je pouvais m’occuper et m’installer devant le charmant petit bureau qui ornait la chambre. Il m’avisa néanmoins qu’il n’avait pas de wifi, et que les lignes téléphoniques (3 G, 4G ou quel qu’en soit le nombre) risquaient d’être gravement perturbées sinon coupées.

En effet, le vent se levait, les vagues venaient frapper les murs de la tour. Une fois seule je tentai de me calmer, tout était normal, et quoi, nous étions en Irlande.

Quand j’entendis une clef tourner dans la serrure. De l’extérieur. Et il ne m’avait pas rendu les clefs de ma voiture.

Quand se termine l’hospitalité, quand commence la contrainte ?

Le vent soufflait de plus en plus fort, je respirai de plus en plus mal. Fatiguée, je m’allongeai sur le lit et ne tardai pas à m’endormir. Surprenant, je ne fais jamais la sieste. Non, quand même pas ???? Aurait-il mis quelque chose dans mon café ? Quelque chose dont le goût aurait été masqué par le whiskey ?

Le sommeil vint avant la réponse.

Je me réveillai, il faisait nuit, je n’avais aucune idée de l’heure. Je me réveillai parce que j’entendis une clé tourner dans la serrure. De l’extérieur. Ocean apparut avec un plateau sur lequel se trouvait une légère collation. Dîner ? Petit déjeuner ? Je n’ai pas de montre, je suis de la génération smartphone et c’est mon fidèle iPhone qui me donne l’heure.

Quand sa batterie n’est pas déchargée. C’était le cas, et mon chargeur était resté dans la voiture. Dont je n’avais pas la clé. Je ne savais pas combien de temps j’avais dormi. Ocean ne souriait plus.

« Vous ne partirez pas d’ici , dit-il. Sauf quand je le voudrai et si je le veux ».

« Mais pourquoi ? »

Il ne répondit pas et la seule réponse fut le bruit de la clé dans la serrure.

Je tentai d’avaler quelque chose mais mon inquiétude qui se muait tout doucement en angoisse me coupait l’appétit. Pourquoi ? Et pourquoi avais-je eu cette idée d’entrer dans cette tour ?

Je n’aurai jamais la réponse.

Cela fait un an que je vis sur l’ile, avec Ocean, et je ne sais plus pourquoi je voulais partir.

CO