Bénédicte- Fredaine - Soudain une voix

N° 38A Ile fiction - Bénédicte/Fredaine Soudain, une voix Soudain, une voix

Oui, partir, quitter cette île était une nécessité. Et pourtant, une étrange sensation la retenait. Elle ne pouvait se résoudre à quitter les profondeurs mystérieuses qu’elle n’avait pas encore sondées dans ce lieu qui avait bercé une extraordinaire parenthèse de sa jeunesse. Elle avait adoré cette île perdue au large des côtes de l’Afrique, ses couleurs, ses parfums, ses caprices entre soleil écrasant et pluies torrentielles et les frémissements inquiétants de la forêt.

De son arrivée, elle gardait un souvenir flou. C’était jadis, probablement dans une autre vie. Elle se souvient de ses parents, tendres et affectueux, qui l’avaient choyée après le naufrage du navire sur lequel ils étaient en croisière. Elle se souvient d’un fracas terrifiant, de craquements déchirants, de la panique de la foule autour d’elle. Puis ce fut la nuit d’un noir d’encre, le canot rempli d’eau de mer glaciale manœuvré par son père, trempé de pluie et d’embruns dans la tempête. Au loin, elle avait vu leur navire, le nez piqué dans les flots, disparaître à une vitesse surprenante. Seule une partie, celle qui avait heurté les rochers, restait hors de l’eau. Elle avait fermé les yeux, blottie au creux des bras de sa mère tremblante. Et quand elle les ouvrit à nouveau, en face d’elle son père était encore là, rassurant. Il tirait sur les avirons de toute sa force avec la volonté farouche de les sauver tous les trois. Soudain une énorme vague les avait submergés.

Lorsqu’elle avait repris connaissance, elle était étendue sur le sable chaud, à plat ventre. Son premier réflexe avait été de cracher le sable qui faisait crisser ses dents, de se redresser sur les avant-bras. De tenter de comprendre où elle se trouvait. Non loin d’elle, sa mère, immobile, respirait avec peine. Elle se précipita vers elle, la secoua, lui criant de se réveiller. Elle secouait, secouait la malheureuse femme épuisée qui finalement ouvrit les yeux, regarda sa fille, l’entoura de ses bras, la serra à l’étouffer. Plus loin sur la plage le canot, échoué sur un rocher. Et son père, où était son père ? La jeune fille courut vers l’embarcation brisée. Elle en fit le tour en appelant désespérément. Seul le clapotis de la mer calmée répondait, la mer apaisée qui réfléchissait les rayons d’un soleil éblouissant et brûlant. L’angoisse montait, elle appelait toujours. Soudain, elle le vit un peu plus loin, immobile, couvert du sable resté collé à sa peau. La silhouette était étrange, tordue, crispée. L’homme gisait recroquevillé, le teint bleui, les lèvres blanches, les yeux vides et fixes, grand ouverts. Vivrait-il sur cette île qui les accueillait ?

Il fallut faire face, s’organiser à partir de rien. L’île était toute petite, inhabitée, couverte d’une luxuriante végétation équatoriale. Posé sur l’Atlantique ce rocher battu par la mer et les vents était le premier d’une barre rocheuse redoutable indiquée sur toutes les cartes marines. Des quarante passagers de ce bateau de croisière, ils étaient les seuls rescapés.

Ils vécurent de coquillages inconnus aux saveurs et aux couleurs nouvelles, de poissons attrapés avec une canne à pêche de leur confection, au rendement aléatoire, de cueillette de baies exotiques acides ou onctueuses. Et surtout, ils avaient réparé comme ils avaient pu le canot qui les avait miraculeusement sauvés une première fois. Cela leur permit de braver les vagues pour tenter de trouver des vivres dans l’épave de ce qui restait de leur bateau. Ils y découvrirent moult boîtes de conserves, une barrique de vin, plusieurs jarres d’eau. L’embarquement de cette providentielle richesse fut difficile, l’épave générant un fort clapot qui s’acharnait contre eux. La jeune fille se prenait pour Robinson Crusoé. Faisant fi de la précarité de leur condition, elle vivait pleinement cette aventure fantastique, qu’elle pourrait raconter à ses amies de lycée. C’était à peine si elle était réellement consciente de leur situation, si elle remarquait combien sa mère, blessée lors du naufrage, s’affaiblissait de jour en jour, soutenue par son époux qui ne valait guère mieux. Elle s’occupait d’eux avec sollicitude, déployant une efficacité qu’ils récompensaient par leur affection, louant le ciel que l’accident ait eu lieu sous l’Equateur qui dispensait la chaleur, l’eau de pluie potable en abondance et dans une certaine mesure de quoi se nourrir.

Chacun prenait son tour de garde pour faire le guet. Les chances étaient rares, mais pas absolument nulles, de distinguer un bateau contournant le cap qu’ils apercevaient au loin malgré une fréquente brume de chaleur. Les chances leur parurent plus grandes de se faire remarquer dans l’obscurité. Chaque nuit, ils allumaient un grand feu qui les signalerait aux navires, et en outre ces flammes réconfortantes écartaient les animaux indésirables de l’île. Une nuit sans lune, elle dormait lourdement lorsqu’elle fut réveillée en sursaut par les cris de ses parents. Les paupières collées de sel marin, elle vit tout près de leur île une forme immense, de la taille d’un immeuble. Un bateau ! Tous les trois gonflés d’espoir s’agitaient fébrilement faisant de grands gestes de leurs bras. Gestes bien inutiles pourtant. Ils attisaient le feu, faisant s’élever les flammes, ils faisaient tout leur possible pour se faire remarquer du cargo endormi dont seul le pilote était éveillé. Les exclamations bien sûr ne servaient à rien. Ils virent un moment le bâtiment se diriger vers eux, oui, le navire piquait droit sur eux ! Etait-ce possible ? Ils trépignaient d’impatience, gonflés d’espoir. Ils étaient transportés de joie. Las ! Après avoir mis le cap sur eux, dont l’île annonçait la côte rocheuse qui avait provoqué leur naufrage, le cargo vira de bord et piqua droit vers le Nord, laissant les trois malheureux à leur désespoir. La déception fut effroyable. Chacun regagna ce qui lui servait de lit pour sangloter en silence.

Après cette épreuve, les jours continuèrent à s’écouler lentement. Mais les nuits faisaient l’objet de préparatifs intenses. Ils tenaient prêts de longs bâtons qu’ils enflammeraient dès qu’ils apercevraient un bateau quelconque. Ils avaient maintenant plusieurs emplacements de feu qu’ils chargeaient sans relâche. Aussitôt que le soleil se laissait avaler par l’océan, l’embrasant de flamboyants reflets d’or, les feux pétillaient haut et clair. Et l’attente reprenait. Deux ou trois nuits de suite, le manège de la première nuit reprit. Leurs efforts restaient vains. Mais c’était bon signe aussi car cela confirmait leur idée : ils étaient sur la route normale des cargos qui remontaient vers le Nord. En raison des courants, ils naviguaient d’abord cap au Nord-Est puis évitaient la barre de rochers en mettant le cap plein Nord. Il fallait donc se faire repérer lors de la progression vers le Nord-Est. C’était faisable, ils ne devaient pas perdre espoir.

Une quatrième fois, ils virent la masse imposante d’un paquebot faire route vers eux. Nerveuse, l’étrave fendait la lourde mer d’huile de cette nuit-là. Leurs feux lançaient de hautes flammes vers les cieux, se parant de mille étincelles qui montaient plus haut encore. Le bois bien sec faisait des miracles. Ils allumèrent les longs bâtons qu’ils agitaient frénétiquement vers la masse encore ténue qui venait vers eux. Et cette fois-ci ils pouvaient même entendre le bourdonnement des machines ; elles rompaient le profond silence du calme plat. Leurs cris spontanés, irrépressibles, incontrôlables, mais tellement inutiles, furent soudain dominés par une voix d’homme. Une voix grave, calme et précise, chaude et tellement réconfortante, surgie de nulle part et de partout à la fois, une voix qui les enveloppait totalement, une voix portée de vague en vague jusqu’à eux par le haut-parleur du paquebot. Puis le faisceau fulgurant d’un spot balaya la mer, la fouilla, les chercha, les découvrit, eux qui hurlaient d’espoir. Le pont du paquebot s’illumina d’un coup. Ils étaient sauvés.

Elle n’oublierait jamais cette cathédrale de lumière soudain surgie des ténèbres.

Fredaine