Corinne LN - D'île en île

D’ÎLE EN ÎLE

Dans la baignoire émaillée la petite fille sourit, sur son île flottante Barbie se dore la pilule dans son bikini rose sous un palmier vert pomme.

Avec le manche de sa cuillère elle dessine d’un trait rageur un féroce requin dans la crème onctueuse et vanillée tandis que les œufs en neige de son dessert préféré se noient lentement dans un océan de bulles.

La pie ne jacasse plus, perchée sur la branche d’un vieux saule elle lorgne sur les eaux troubles de l’étang une jeune rainette verte qui flotte paisiblement, les yeux clos, campée sur un nénuphar en fleur.

Chaque jour que Dieu fait, la vieille femme verse une larme devant la même photo défraîchie. Son île est un mythe, une dangereuse utopie au cœur du pacifique dans les eaux insondables et translucides du mystérieux triangle des Bermudes.

Perchés sur une dune immaculée au cœur du désert brulant, les bédouins et leurs dromadaires assoiffés contemplent un îlot de verdure dans un écrin de pierre blanche, pas une oasis, juste le rêve fou d’un magnat du pétrole.

Un prince petit et blond comme les blés vogue au firmament sur une île cotonneuse, il parle aux étoiles et aux âmes d’enfant.

Tout au bout un rocher détaché, battu par le vent, les vagues et les embruns. On saute bravement au-dessus du vide, on s’écorche les genoux et les mains et l’on y vient seul pour se perdre dans ses pensées et noyer ses chagrins.

Un vieux coucou éperonné par la foudre, ballotté par l’orage entre nuages nébuleux et flots ténébreux et soudain, entre deux soubresauts, une île luxuriante, ronde comme une pièce de cent francs, qui scintille comme un miracle ou un mirage.

Quand il frappe trop fort, elle se réfugie dans une île inaccessible perdue au milieu des océans, une île peuplée d’enfants et d’amazones où le temps s’est arrêté et jamais plus jamais les hommes ne les trouveront.

Une île bretonne balayée par le vent, son petit port et son unique bar, ses plages blanches, son chemin de ronde, les ajoncs, les genêts, l’herbe rase, les faisans et les moutons à têtes noires, la pêche du jour, les amies et le bateau qui s’éloigne vous laissant un sentiment de plénitude mâtiné d’une sourde envie de s’échapper pour mieux revenir.

Une vague s’est levée sur les rivages lointain, les falaises s’effondrent et la terre recule alors, si toutes les îles du monde se donnaient la main, seraient-elles plus fortes pour résister à l’océan qui les avale lentement ?