Françoise L - Une bouteille à la mer

Une bouteille à la mer

C’est une île ou plutôt une presqu’île. A marée basse, une fine bande de sable la relie au continent, on y vient à pieds. Au premier regard c’est le paradis, le soleil brille, la mer est bleue. Il ne faut pas s’y méprendre, sous ses airs débonnaires elle est capricieuse, impétueuse, elle change de visage selon la saison. L’été, l’île grouille, la foule l’envahit, sur ses falaises les cris des enfants rebondissent, dans la mélancolie de l’automne elle se drape de bruyère et dévoile ses dunes à perte de vue. Certains noëls dans le silence de ses plages le sable se fait neige, à pâques elle se révèle enchanteresse, le parfum de ses ajoncs charme le promeneur. Aux grandes marées, telle une furie elle se déchaîne sur les rochers, lâchant vents et vagues avec fracas.

Cette île nous a bercés depuis nos premiers pas. Les enfants y sont rois, les femmes y sont mères. Les hommes se font rares, ils ne sont pas dupes, certains se sont perdus en mer, d’autres se sont exilés dans des contrées lointaines. Ils y reviennent parfois mais ne séjournent jamais très longtemps. Quelques femmes de pêcheurs, toutes habillées de noir, nous mettent en garde. Cette île mystérieuse et familière, insidieusement tisse sa toile et nous captive.

Toi, tu es restée fidèle à ses humeurs, loyale à sa mémoire. Tu aimes les ribambelles d’enfants, les grandes tablées de cousins, cousines. Mon île est plus secrète, au creux de ses dunes j’y cache mes amours. J’aime y revenir à la fin de l’été lorsque la plage est déserte. Enfin seule, notre mère m’accueille tendrement. A midi nous descendons toutes deux nous baigner. Tu te souviens de son maillot de bain bleu et de son bonnet complètement démodé ?

L’enfance à jamais perdue, l’île s’est révélée à mes yeux, plus sombre, immuable et oppressante. Une nuit de septembre je m’en suis enfuie pour d’autres rivages. Toi, tu as repris la tradition, accueillant tous et chacun, relevant le défi maternel. Quel défi ? A quoi joues-tu ? Je ne sais pas et ne veux plus savoir. Les années passent, tu fais bonne figure, dans ton regard je perçois comme une lassitude, tu sembles flotter, tu ne dis mot. Tu rêves d’un havre de paix pour les tiens, loin de l’île. Tu le sais, tu y reviendras toujours, tu aimes trop plonger dans ses eaux. Cette mer t’a faite, ses vagues tu les connais, elles ne peuvent t’engloutir. A la grande marée tu t’es abandonnée, nous laissant désemparés sur le rivage. L’île s’est refermée sur ton mystère.

Certains soirs d’été, dans la lueur du soleil couchant, quand la mer se calme, se dessine à l’horizon le reflet d’une toute jeune étoile.

Françoise L.