Véronique Kangizer - Le curé d'Ars


Mes réminiscences de petite fille décolorées par le temps ont imprimé cette image anxiogène, le curé d’Ars, perché au plus haut de l’église. Je vois encore, comme si c’était hier, ce pauvre diable accroché à cette flèche. J’en ai construit des cauchemars après notre retour à Paris. Qu’avais-je compris de la flèche de l’église et du curé?

A cette époque, les vacances à la mer étaient rares, l’après-guerre ayant laissé des morts, des ruines et une population exsangue qui songeait plus à reprendre le travail qu’à aller profiter des bienfaits de la mer. Je me suis longtemps interrogée sur notre présence à l’île de Ré en Août 1952 et de ce luxe de riches car nous habitions dans un logement plus que modeste. Comment mes parents ont-ils pu nous offrir ces moments de rêves?

Les plages étaient quasi-désertes et nous déambulions à peu près nues. A cette époque, j’avais trois ans. Que me resterait-t-il s’il n’y avait pas ce film? Combien de fois l’ai-je regardé, adolescente installée devant un grand écran, avec mon père en projectionniste, puis plus tard, ce film super 8 monté en cassette vidéo, et finalement sur une clé USB qui aura peut-être la chance de traverser le siècle. Allez savoir!

En tout cas, il faut bien que je pactise avec ces images tellement chargées de sensations et ce que j’ai glané au fil du temps.

Le film débute par un trajet en autocar, sans doute direction la mer et les bateaux, filmé avec un grand professionnalisme en vision panoramique pour ramener des images que nous regarderions ensuite en famille.

Une deuxième scène fait défiler les approches incertaines et pleines d’appréhension de la petite fille que j’étais devant ce territoire étrange, étendue mouvante, bleue clair ou foncé . Je suis accrochée au corps de ma mère, elle m’incite à mettre seule un pied puis un autre dans ces vaguelettes qui à hauteur d’enfant me semblent énormes. Puis une scène comique où mon père et ma mère se griment avec du varech, j’affiche une moue dégoûtée quand lorsqu’une de mes sœurs me jette un paquet de filaments sur le corps. Je pleure lorsque ma mère s’éloigne du rivage en nageant, magnanime, elle revient me chercher, mais je bois la tasse et je pleure encore! Enfin, elle m’installe sur son dos et j’accroche mes mains potelées autour de son cou. Mon sourire est celui du bonheur.

Cette sensation corporelle, étrangement agréable et teintée de nostalgie, je l’ai souvent recherchée au fil des années Ce que je ne pouvais penser à l’âge de trois ans, mon corps s’en est imprégné . Je suis restée attentive à son langage mais certaines situations me rappellent cet instant paradoxal- un ami qui meurt- des ruptures avec les hommes etc... Je ressens des contractures musculaires, le temps n’existe plus ou si peu, quelque chose se fige. C’est furtif, mais suffisamment prégnant pour que je m’en aperçoive.

Ces digressions m’ont éloigné quelques instants de cette belle île en 1952!

Sur la plage parsemée d’algues, nous ramassons des os de seiche que nous rapporterons à la fin de l’été pour les volières de serins et canaris de ma grand-mère paternelle.

Vient la récolte des coquillages mais les petits crabes me chatouillent les pieds et campée sur des épaules bienveillantes, je me sens à l’abri.

Le film se déroule et je vois cette journée passée en famille, ma mère et sa meilleure amie marchent au soleil et admirent ces énormes montagnes de sel, je suis sur les épaules maternelles avec un air béat de contentement.

Retour sur une plage déserte où je dors , le corps potelé sur le ventre paternel . Après cette sieste improvisée, mon père à quatre pattes nous porte toutes les trois, nous faisant rouler l’une après l’autre dans le sable.

L’impression d’être seuls sur terre se dessine avec cette plage en arc de cercle, immense et, dans le regard de ma mère, l’amour est là. Elle est belle, il est beau, l’idée que le prince charmant existe prend sa source dans ces images et j’ai beaucoup cherché auprès des hommes celui qui vibrerait au diapason avec moi.

Le temps s’étire agréablement, le soleil baisse à l’horizon et nous replions bagages. J’accepte de lâcher la main sur le chemin du retour lorsque j’aperçois les mûres que mes sœurs portent à leurs bouches. Peu stable, je tombe dans les ronces. Je pleure à chaudes larmes et mon père me porte dans ses bras jusqu’à la maison. Là, je suis l’attention de tous les soins, ce qui ne semble pas me déplaire. J’ai du mercurochrome sur la bouille et je ressemble à un petit clown. Je sèche rapidement mes larmes et après la toilette du soir, nous faisons la ronde en riant.

Les vacances se terminent et un vieil autocar nous raccompagne à la gare.

Direction Paris, la ville et l’Arc de triomphe. Je crois que je m’en fiche un peu, de quitter cette île magnifique car sur le film suivant, dans les petites chambres de bonnes, j’ai encore le sourire émerveillé de l’enfant que je suis.

Mon univers est stable, tout va bien.

Je suis retournée souvent à l’île de Ré, j’aime toujours la mer, le sable et les chemins forestiers, mais je n’ ai pratiquement rien retrouvé de cet été 52 ……... les plages bondées, les villages de plus en plus grands, les boutiques souvenirs et les marchands de glace à foison n’ont plus le charme de ma petite enfance.

Mais, à la fois, mon attirance pour les îles vient de là.

Il y aura les Caraïbes, l’île Maurice, la Corse, la Sardaigne et Belle-île, ce signifiant de la belle île de mes premières années.

VERONIQUE KANGIZER JUIN 2021