Valérie Weber - Midi

Seul. Face à la mer. Il tourne le dos à la montagne du centre de l’île. Les petites mains de l’homme massent lentement ses jambes tremblantes. Ses genoux ronds émergent de la toile sombre d’un reste de pantalon aux bords effilochés. Une simple chemise, plus tout à fait blanche, s’agite comme un drapeau sur ses épaules au gré des vents hurlants. La plante de ses pieds nus repousse le sable humide et froid de la plage sans commencement ni fin.

Il y a longtemps qu’il sait. Vivre, survivre sur une ile, c’est accepter la réduction du monde à soi. Il ne parle plus. Non qu’il n’ait jamais été très bavard. A quoi bon parler pour ne rien dire, surtout quand on manque d’éloquence. Crier dans le vide, le néant, personne ne l’entend. Autour de lui, des masses d’air s’affrontent avec violence.

Les ailes de grands oiseaux blancs produisent des bruits de papiers froissés. L’homme tente de les apercevoir sans se faire éblouir par la lumière aveuglante du soleil de midi. Des éboulis de cailloux aux arêtes gris bleu s’approchent du rivage avec une lenteur séculaire. Bien sûr, il a aimé étudier avec soin la géographie des lieux, écartelé entre l’espoir de trouver un pont vers le monde d’avant et l’envie d’être protégé pour le reste de sa vie par cette frontière liquide et protectrice.

Attendre dans la lumière blanche. Un bateau ? Il y a renoncé depuis qu’il tutoie avec élégance les orages, les rideaux de pluie sur les murs de la cathédrale du ciel. Il lève les bras dans une offrande du corps étiré vers… Oui, vers quoi ? Vers la pente abrupte de la montagne, infranchissable comme la vérité. Un défi à relever. Pas tout de suite.

Assis sur la plage, le regard au loin, il attend ce qu’il sait se produire. Les bouteilles ne vont pas tarder. Au milieu du jour, elles arrivent avec leurs lettres sèches. Toutes à lui adressées. « … je sais que de moi tu médis l’an passé… ». Et celle-là, qui arrive, poussée avec nonchalance par le ressac paresseux : « Monsieur, on vous a vu, dans la rue de la Singerie, faire des simagrées… ». D’autres plus sournoises, plus méchantes arriveront encore : « … la petite Pauline pleurait en revenant de chez vous… ». Il se refuse à lire à voix haute, s’entendre est devenu trop déconcertant.

Sidéré par ces bizarreries sorties des bouteilles, portées par les vagues blanchies, il décide de les abandonner à leur vide pour aller trouver plus loin, une plage innocente, vierge, accueillante pour le poids de sa culpabilité. Il se laisse tomber en soulevant un nuage de grains fins et brillants. Pas le choix. Il faut continuer à vivre.

Alors il le suit ce chemin à pic qui mène au sommet de la montagne. Il le franchit. Il dévale l’autre versant. Sur la plage, là-bas, au loin – incroyable – un humain accroupi, semble occupé à plier une feuille de papier pour la faire entrer dans le goulot d’une bouteille. Ensuite, il la pose sur le train d’ondes infini de la mer agitée. Et recommence son travail d’embouteillage des lettres qu’il écrit lui-même. Impossible de se tromper.

L’observateur recule, revient sur ses pas. Pas question de se rapprocher d’un être humain. Sa trop précieuse solitude lui dicte sa conduite. Mais désormais, il sait d’où proviennent les bouteilles qui lui arrivent dans l’après-midi.

De retour à son campement spartiate, allongé sur le sable, il attend la fin du jour. Il espère rêver de la possibilité d’une île paradisiaque, avec des parfums de jasmin gorgés d’une obscure langueur. Le sommeil tarde. Les mains derrière la tête, il se demande comment résister. Retourner, rencontrer, interroger ? Le tapis d’étoiles reste muet. Le jour le cueille, hésitant, nerveux, incertain.

Plage, nage, vêtements. Respiration, inspiration. Chemin, escalade, passage du sommet. Pente dévalée. Là-bas, l’humain plongé dans ses lettres et ses bouteilles, de dos, sans un regard vers la montagne, continue son œuvre. Tant pis ! Cette fois, l’homme solitaire, le naufragé heureux, perdu dans le temps, veut s’offrir un mystère et sa résolution. Et entrer en confabulation avec un autre être. Dangereux ou désirable ?

Il prend son temps pour s’approcher du deuxième homme de cette île perdue. Ses mains tremblent. Dans son cou, une pulsation tend le sillon violet de sa peau rougie de sel. Le bruit de ses pas est atténué par la souplesse du sable. Il tend la main pour rencontrer le corps de ce deuxième type. Surpris, l’autre se retourne. Comme le naufragé, il porte un pantalon sombre et une chemise blanche qui flotte au vent. Comme lui, il a des genoux ronds et de petites mains. Son visage… son visage… Il jurerait l’avoir déjà vu quelque part. Mais où ?

Dans la chambre blanche de l’hôpital psychiatrique, Alexandre Lheureux poursuit avec acharnement l’examen de son reflet renvoyé par la vitre incassable de sa fenêtre. Puis il s’en détourne pour extraire d’un paquet blanc sur son lit, une feuille blanche qui finit froissée à la surface d’une cuvette blanche. Ses pieds y trempent pour calmer la crise d’angoisse qu’il a sentie venir. L’île a disparu dans les plis de son délire. Dans le couloir, par-delà la porte capitonnée et cadenassée, des voix se rapprochent.

Il est presque midi.