39 - Dominique Olsenn - Tic toc

Tic...Toc…

Claire trottine sur le boulevard… sautille, légère et joyeuse… danse dans le soleil matinal. Sa jupe légère ondule au gré de ses pas. Claire a oublié ses 53 printemps ce matin. Ciao la ménopause… adieu les fins de mois inquiètes… bye bye la surveillance assidue des rides… arrivederci les cols boutonnés… adios les talons plats !

Claire a rendez-vous avec sa psy. Voilà cinq ans qu’elle la voit deux fois par semaine. Un but défini dès le départ : la guérir de son tic, son TOC. Claire fait des listes ! Pour tout, sans arrêt. Elle a tapissé de liège le mur du couloir pour y afficher ses listes. Chaque dimanche, elle les décroche pour actualiser ses prévisions et offrir la place aux nouvelles listes de la semaine. Chaque soir avant d’éteindre sa lampe de chevet, elle note, dans son carnet, dans le désordre, tout ce qui va occuper sa journée du lendemain. Chaque matin, avec sa première cigarette post-breakfast, elle dispose 4 fiches bristol vierges aux en-têtes pré-imprimés sur la table. Courses, obligations et rendez-vous, réflexions, tri et rangement. Aujourd’hui, la feuille « courses » est principalement consacrée aux produits ménagers et autres sacs poubelle de différentes tailles. La feuille « obligations et rendez-vous » ne retient que la visite chez la psy et les 35 minutes de marche rapide dans la forêt avoisinante. Quant à la feuille « réflexions », elle concerne le remaniement de la liste de ses amis, la vérification de leur ordre et leur hiérarchie. « Tri et rangement » note « troisième tiroir du bureau de maman ». La mère de Claire est subitement décédée le mois dernier. Elle, sa fille unique, doit donc faire le nécessaire pour informer, clôturer, remercier…hériter ! Sacré travail ! De factures en photos, de contrats en abonnements, Claire découvre des pans entiers de la vie de sa mère, dissimulés pour des raisons personnelles mais obscures. Ainsi a-t-elle appris que sa mère allait jouer au casino deux fois par semaine avec la voisine du troisième, qu’un maraîcher lui livrait des légumes chaque semaine, que la coiffeuse venait à domicile chaque vendredi, qu’elle dînait avec son ex-mari le lundi…

Puis il y eut, avant-hier, cette trouvaille inimaginable, impensable. Un dossier suspendu nommé « Claire ». Très léger…une chemise d’un marron douteux… une seule feuille de papier libre couverte de son écriture tremblée. Une liste nommée « Défauts de Claire ». La stupéfaction a porté une main à son cœur et coupé sa respiration. Tout en elle s’interrompit. Aucune pensée ne la traversa, aucune émotion ne fit rosir ses joues, aucune larme ne déborda ses paupières, aucun son ne franchit ses lèvres. Une sorte de disparition momentanée. Un éclat de rire titanesque la ramena dans le présent. Elle regarda cette liste qui parlait si peu d’elle. Un peu navrée pour cette femme qui croyait la connaître et pouvoir la résumer à une énumération. Elle froissa la feuille, sans passion et, désinvolte, l’alluma de son briquet au-dessus des toilettes.

Elle se précipita dans les magasins… s’offrit des sous-vêtements soyeux et assortis… des chaussures à talons démesurés… des pantalons qui moulaient son corps mince…. De retour chez elle, elle emplit rois énormes sacs poubelle de ses listes qu’elle arracha en riant, de ses carnets du soir, du liège décollé du mur du couloir. Rien. Plus rien de son tic, TOC ne subsista. Légère, allégée, Claire dormit nue pour la première fois. Son sommeil s’emplit de rêves libres, arachnéens qui abandonnèrent une esquisse de sourire sur ses lèvres.

La voilà aujourd’hui au pied de l’escalier de Madame Psy. Elle n’entre pas lorsqu’elle lui ouvre la porte. Elle sourit… « Vous pouvez me rayer de votre liste… de patients ! »

Dominique OLSENN