39 - Valérie Weber - D'un paradoxe à l'autre

Un jour de juillet, dans un village de poussière rouge et de maisons de bois, un vieux barbier se lamente. Cet homme rase tous les hommes, et seulement les hommes qui ne se rasent pas eux-mêmes. Mais qui rase le barbier ? Le vieillard noueux attend en vain une réponse. Il semble ne faire qu’un avec le tabouret, sur lequel il est assis à la manière du penseur de Rodin. Une barbe longue, encombrante envahit son torse. Ses jambes maigres tremblent un peu lorsqu’il jette un œil vers la rive ocre sur laquelle des sauriens reposent.

Du soir au matin, les crocodiles exposent mollement, mais à voix haute, leurs réflexions. L’un d’eux vole un enfant dodu et dit à sa mère accourue aux cris de détresse de son petit : « si tu devines ce que je vais faire, je te rends le bébé, sinon je le dévore. ». La mère lui répond « Tu vas le dévorer ! ». Le crocodile ne peut pas tenir parole. Que faire ?

Le barbier saisit l’opportunité de se venger de ce crocodile imprudent. Il lui déclare : « Je mens ». Le crocodile raisonne : si c'est vrai, c'est faux. Si c'est faux, c'est vrai. L’animal sent monter une migraine. Il abandonne la partie, referme ses mâchoires vides et se laisse couler dans l’eau trouble sous les palétuviers.

En fin d’après-midi, des villageois apportent des chaises et entourent le barbier pour apprécier avec lui la fraîcheur du soir qui monte du fleuve. L’un d’eux remet au vieil homme une carte qui comporte deux inscriptions : au recto « La phrase de l'autre côté de cette carte est VRAIE. », au verso « La phrase de l'autre côté de cette carte est FAUSSE. ».

Le barbier lève les yeux vers son voisin. Il jette en soupirant la carte dans le feu de brindilles sèches. Des racines cuisent doucement dans une marmite posée sur les braises.

Le maire du village arrive et lance à la cantonade : « je ne dis jamais la vérité », ce qui provoque immédiatement le mutisme de l’assemblée. Cependant, des regards entendus s’échangent. Le maire est connu pour être un provocateur né. L’un des administrés murmure à son voisin : « Nous devrions revendiquer, au nom de la tolérance, le droit de ne pas tolérer l'intolérant. ».

Une femme sans âge agite les braises avec une branche nue. Les yeux perdus dans les flammes, elle déclare : « je sais que je ne sais rien ».

En guise de consolation, un jeune garçon vient se coller sur le dos de sa grand-mère. Il suce son pouce et tourne un regard inquiet vers l’eau toute proche mais plongée dans la nuit. Il espère que les crocodiles se tiendront tranquilles jusqu’au petit jour.

Le barbier en profite pour demander à la vieille dame : si vous enlevez un seul grain de sable à un tas, vous avez toujours un tas. En continuant d'enlever des grains, le tas disparaît. Un seul grain fait-il disparaître un tas ?

Le jeune garçon quitte le dos de sa grand-mère et répond au barbier : « Oui, mais si cette phrase est vraie, alors le Père Noël existe ». Dans un éclat de rire perçant, il quitte le groupe et court vers le village perché sur la colline non loin de la savane. Décembre n’a aucun sens au pays de la mangrove.

Sur le bord du fleuve, vers minuit, les crocodiles parlent aux crocodiles. Ils se disent que pour un individu moyen, la plupart de ses amis ont plus d'amis que lui. Tous baillent bruyamment pour cacher leur désarroi. L’eau dans un bruit de succion les berce de sa tiédeur généreuse.

Dans la maison la plus proche de la rive, le fils du barbier demande à la femme allongée à côté de lui : « pour une famille comme la nôtre qui a deux enfants, dont l'un est un garçon, quelle est la probabilité pour que l'un de nos deux enfants soit une fille ? ». La femme dort déjà et l’homme étendu se résigne à une nuit sans sommeil. Le plafond criblé d’étoiles canalise les pensées de l’insomniaque.

Il se souvient de son voyage au pays de la pluie. Une femme avait cru le piéger en lui demandant : « qu'est-ce qui est apparu en premier : l'œuf ou la poule ? ». Bien que la solution de l’énigme lui semble toujours hors de portée, le fils du barbier revoit la tête médusée de la crémière à qui il avait demandé : « que se passe-t-il si l'on attache une tartine beurrée qui tombe toujours du côté beurre sur le dos d'un chat qui retombe toujours sur ses pattes ? ».

L’homme s’endort en souriant. Dans la nuit, son père, le barbier, les épaules couvertes de sa barbe immense, se dirige à pas lents vers les crocodiles endormis.