Bénédicte-Fredaine -Première journée

Première journée

De bon matin, Guillemette légère et court vêtue descend le sentier qui fleure bon la menthe fraîche au creux du fossé. Le linge tout propre, emplit la resse sur sa hanche appuyée. Elle aime ce moment, ces parfums mêlés : le vent léger du matin, les senteurs du chemin à peine éveillé, et les effluves humides du linge essoré. C’est tellement plus agréable que la grande lessive de la veille ! Elle déteste les pesantes vapeurs de savon de Marseille et leur façon de ramper au sol avant de se répandre en moite buée dans toute la maison, se faufilant insidieusement sous les portes. Aujourd’hui, la corvée finie, elle respire à pleins poumons l’air pur de la prairie ; en bas le ruisseau chantonne gaiement, il saute de pierre en pierre. Guillemette secoue les draps humides dans le vent, les fixe au fil avec de solides pinces qu’elle sort du petit sac en toile de jute à l’odeur aigrelette, comme poussiéreuse, fixé à sa taille.

Puis elle remonte vers la ferme. Elle cueille quelques capucines aux couleurs vives, oranges et jaunes, dont le piquant égayera la salade du déjeuner. Avec son canif, elle coupe deux laitues dans l’odorante terre humide. Elles sont encore fraîches de la rosée du matin. Puis d’appétissantes effluves de café et de pain grillé l’attirent vers la cuisine. Elle s’assied devant un grand bol fumant, ouvre le journal et toussote, la gorge agressée par l’encre d’imprimerie dont pourtant elle hume avec délices la senteur unique.

Elle regarde l’heure. Elle ne sait pas attendre, alors elle s’affaire. La petite-fille de la patronne arrive aujourd’hui.

A l’arrivée de la fillette, la maison toujours généreuse a développé son inimitable parfum de pain chaud, de cire, de feu de bois dès l’entrée. Ce message d’accueil saisit la petite Aline à chaque fois qu’elle vient en séjour chez ses grands-parents. Quelle joie de retrouver, fidèle, toujours identique à elle-même, cette odeur inimitable, unique, que jamais elle ne retrouve ailleurs.

Aline sait qu’aujourd’hui le dessert sera un gâteau au chocolat ; un fumet sucré, onctueux, émane de la cuisine. Elle ne résiste pas au désir de le voir gonfler dans le four ; elle pousse délicatement la porte de ce paradis des senteurs. Assise sur la grosse huche en chêne patiné par les ans, qui fidèle à son rôle laisse pourtant s’échapper les arômes du pain précieusement rangé en ses flancs, la petite s’imprègne de mille sensations. Dans le four, le chatoiement du gâteau au chocolat la rassure. Déjà elle imagine la suavité de la crème à la vanille qui l’accompagnera. Devant la fenêtre Guillemette prépare la salade cueillie ce matin et la vinaigrette. Lorsque qu’elle verse le vinaigre piquant, elle rit de voir le nez d’Aline se plisser, en rébellion contre l’agressivité de l’intrus. L’or de l’huile d’olive calme l’enfant. Est-ce l’imperceptible senteur huileuse, est-ce la couleur magique de ce liquide, ou bien est-ce la Provence soudain invitée dans cette cuisine qui opère ? L’enfant ne saurait dire. Elle regarde l’étagère chargée de flacons emplis d’odorantes et mystérieuses épices et déchiffre : safran, cannelle, et d’autres qu’elle connaît bien.

On gratte à la porte. C’est Castor le chien[B1] . Déjà Aline s’est précipitée pour ouvrir à ce compagnon qu’elle adore. Il saute de joie, lui lèche la figure à grands coups de langue. « Pouah, que tu sens mauvais ! Quelle haleine fétide », s’écrie-t-elle en le prenant à bras le corps. Et le chien trempé se dégage, s’ébroue, les gouttelettes qu’il disperse alentour dégagent une tenace odeur d’étable. « Ah, tu gardes les vaches maintenant ? » Toujours joyeux, le chien se précipite sur sa gamelle il la flaire, il la pousse du nez la faisant résonner sur le carrelage. Lorsqu’Aline prend cette gamelle, dans l’idée d’y mettre quelque chose de bon, sa main glisse sur le gras laissé par la langue du chien et un relent de viande très avancée la prend à la gorge. Elle songe que Guillemette préfère sans doute faire une pâtée avec les reliefs du repas plutôt que de donner des croquettes. Mais la petite ne dit rien, car elle n’aime pas non plus l’odeur aigre, pointue, des croquettes pour animaux. Elle quitte la cuisine en courant derrière l’animal qui l’entraîne vers l’étable.

L’odeur âcre des ruminants et de la paille souillée saisit la fillette à l’entrée de l’étable : il s’en dégage des relents chauds, légèrement piquants, de fades et pénétrantes odeurs d’urine. Les bêtes sont aux champs, mais dans un coin, bien à l’abri, la chienne a mis bas récemment. Autour d’elle, six chiots aux yeux encore fermés s’agitent. Ils ont faim. Aline sait qu’il ne faut pas toucher les animaux juste nés, car la mère ne reconnaissant plus leurs effluves les repoussera. Alors, d’une brindille, elle oriente le plus maladroit vers sa mère qui l’attend. Il tête goulûment, laissant déborder du coin de ses babines du lait chaud à l’odeur aigrelette. Un peu dégoutée, la fillette se relève.

Suivant Castor le chien elle inspecte avec lui sa niche. Cette niche est immense. Fabriquée par le grand-père, elle est pour l’enfant un château de conte de fée. A chaque séjour, la petite s’y installe avec Castor sous prétexte de vérifier qu’elle est bien propre. Cette fois-ci elle en ressortira embaumant le DDT.

Dans l’allée qui conduit à la maison, Aline s’imprègne de la fragrance discrète, à peine sucrée, des tilleuls. Pour elle, c’est un délice : du plus nauséabond au plus délicat, du plus pénétrant au plus éphémère chacun des parfums de cette vieille demeure l’enchantent. Ils en font partie.

Plus tard, Aline retrouvera sa grand-mère. Intimidée, elle présentera son visage à cette femme qui posera un baiser peu convaincu sur son front. La petite reconnaît la fade odeur de poudre de riz de la vieille dame dont le sillage embaume l’essence jadis capiteuse, aujourd’hui éventée, qu’elle porte uniquement dans les grandes circonstances. L’arrivée de la fillette en est une et pour cette belle occasion, la grand-mère lui offre quelques biscuits secs pour le goûter. Las, ils sont mous, ils sont rances, ils ont pris l’odeur métallique de la boîte dans laquelle ils sont présumés rester bien craquants. Aline aurait tellement préféré une bonne grosse tartine de pain, celui de la huche ; Guillemette l’aurait recouverte de bon miel doré… Bien sûr, elle ne dira rien de sa déception.

Et après le dîner elle humera avec un bonheur à chaque fois renouvelé l’eau de vie maison, un breuvage que les grandes personnes sirotent avec respect, tiédi dans le verre ballon en cristal qu’elles tiennent bien blotti au creux de la main. Une « gnôle » fabriquée avec amour, conservée en fûts de chêne, les meilleurs dit-on pour un vieillissement paisible et l’apparition d’une chaude couleur ambrée qui pleure sur les parois cristallines.

Aline trop jeune pour faire salon après le dîner monte dans sa chambre. Elle retrouve la salle de bains vieillotte et froide à la sempiternelle odeur de savon. Les serviettes ont gardé leur senteur humide. Dans la chambre dont les rideaux sont déjà tirés, la couverture est faite. Elle remarque sur la table devant la fenêtre un joli bouquet de fleurs des champs et de capucines aux couleurs vives, oranges et jaunes, cueillies du matin.

Oui, on l’attendait vraiment, et Guillemette a préparé la chambre comme elle a pu. Heureuse, la fillette se glisse dans les draps en lin, lourds, un peu rugueux. Elle en oublie que décidément, ici les draps gardent toujours l’odeur de la grande armoire à linge du couloir : les repassages récents rangés trop tôt répandent longtemps une tiédeur propice aux légères moisissures. Un sachet de lavande a été posé là depuis si longtemps qu’il est tout desséché, et en oublie de dispenser alentour sa fraîcheur salvatrice.

Cette première journée a été bonne. Demain, Aline se roulera dans les parfums boisés de la forêt, demain, elle se baignera dans le ruisseau, demain elle découvrira les mystères toujours renouvelés, jamais tout à fait les mêmes, de cette maison qu’elle aime.

Fredaine.