Dominique Olsenn Mémoires

Te souviens-tu de ces fins d’après-midi ? Le soleil préparait sa nuit en nous inondant de sa douce lumière, si caressante, et nous habillait d’un or éphémère. Nous deux, assis sur les marches encore tièdes de grès rouge usées par tant de pas, écoutions en silence les derniers pépiements des hirondelles striant le ciel de leurs vols agiles et allègres. Les cigales avaient déjà quitté les espaces sonores du jour. Les voix aigrelettes des vieilles et pieuses villageoises qui assistaient aux vêpres nous parvenaient par la porte entrebâillée de l’église. Nous deux… embaumés des odeurs d’herbe sèche dans lesquelles nous avions guetté, immobiles, les sauterelles bondissantes dans les talus des chemins. Nos joues, nos mains et nos genoux charriaient les taches de mûres tièdes, le parfum des pêches de vigne et toutes les senteurs des herbes sauvages et odorantes. Tu piquais dans le bandeau bleu censé maintenir mes cheveux quelques fleurs simples qui fanaient lentement en exhalant un parfum de terre délavée. En hommage à Gaïa, découverte dans ton Dictionnaire de la Mythologie, tu me surnommais alors Gagaïa ! Dès que le soleil disparaissait derrière la colline, nous quittions les marches et avancions de quelques mètres à peine jusqu’au banc posé sous le figuier majestueux qui croulait sous les fruits déjà brunis. Les effluves suaves se balançaient dans la brise, nous cernaient de leur arôme sucré et vert. Nous dégustions, silencieux, ce moment de généreuse succulence. Lorsque la porte de l’église s’ouvrait enfin et libérait les « réconfortées » du jour, nous entamions le décompte rituel. Combien de secondes s’écouleraient avant que le relent d’encens ne vînt se mêler à l’exquis entêtant du fruitier ? La fusion des deux senteurs nous laissait à chaque fois sans voix. Le prêtre, notre oncle, nous rejoignait et s’asseyait, discret, au bout du banc Ces minutes de délectation unissaient le monde en nous. La lumière s’absentait peu à peu, tamisant ces instants par toi baptisés « la sombritude ». Lorsque les pipistrelles prenaient possession de l’espace, nous faisions semblant d’avoir peur pour avoir une raison avouable de nous jeter dans les bras ouverts de nos grands-parents. Ils guettaient notre course vers eux avec une joie sereine.

Dans ton lointain, cherches-tu parfois les parfums de nos bonheurs d’enfance ? Entres-tu, comme moi, dans les églises pour te laisser submerger par l’envoûtement de l’encens ? Tes prairies cachent-elles des odeurs sauvages d’herbes folles ? Cueilles-tu des fleurs modestes pour en parsemer une autre chevelure ébouriffée ? Le coin de ton âme qui me retient m’enrobe-t-il des bouffées suaves du figuier ? Me souris-tu encore ?

Dominique OLSENN