Françoise L. - Le parfum de la vie

Le parfum de la vie

Marguerite va partir, sa vie ne tient qu’à un fil, un fil ténu mais un fil. Les yeux mi-clos, Marguerite remonte le temps.

Ils sont autour d’elle, guettant son dernier souffle. En fronçant le nez elle les devine, à la droite de son lit l’après rasage de son fils, sa femme à ses cotés ( toujours le même air du temps depuis vingt ans, aucune fantaisie !) à ses pieds les effluves du chewing-gum de sa petite fille, près de la porte un mélange de soda, vieux jean et baskets de marque, son petit fils. Marguerite cherche, lève un peu plus son nez : non, elle n’est pas encore arrivée, toujours en retard... La porte s’ouvre, tiens, nouveau parfum, essence de bois de santal et de vanille avec une pointe de jasmin. Choix audacieux pense Marguerite, c’est bien ma fille, le flair de sa mère et les yeux de son père. Bon, ils sont tous là, Marguerite peut replonger dans le bouquet de ses souvenirs, elle n’a pas fini. Depuis toujours elle peut se fier à son odorat, avec sa myopie les images restent floues mais son nez ne l’a jamais trompé. Ce fidèle ami est son guide, sa boussole, son gouvernail.

Enfance au gout tendre et sucré. Comme sa grand’mère sent bon le soir, elle la borde fort tirant sur les draps rêches, leur fraîcheur lui chatouille les narines. Le matin, un fumet délicieux de pain grillé et de café monte jusqu’à sa chambre, d’un bond il la réveille. Puis vint l’heure de l’école, bâtiments gris, relents de buvards et de cahiers, barbouillage d’encre, de craie blanche et de blouses bleues. Quand l’ennui est trop fort, son petit pot de colle blanche caché derrière son pupitre l’emmène en quelques bouffées hors de la classe : senteurs d’amandes, chants des cigales, gerbes de foin coupé et d’herbe fraîche, course entre les oliviers, cache-cache dans les bottes de paille. Les blés ont poussé, son nez est avide de grandes étendues et de lointains voyages, brassées de cardamone, de figue mûre, de fruits défendus, de nuits blanches.

Quel est ce bouquet au parfum de dragées ? La mariée a un joli ventre rond, lui un bel uniforme. Layette rose ou chaussons bleus ? Cris et chuchotement, tu enfanteras dans la douleur, voici l’héritier ! A peine remise de ses couches, un cataclysme la plaque à terre, explosion immonde de poudre, de corps brulé et de tôles froissées. Le deuil est indécent à vingt cinq ans, porter le noir semble nauséabond.

Dans ce brouillard épais et acre, un arôme s’est faufilé, alliance de tendresse et d’attentions. Le bonheur vint, par petites gorgées, ponctué de roses rouges ou blanches selon les saisons. A peine née, sa fille, les yeux grands ouverts, a reniflé son sein et s’y est accroché goulûment. Sa venue fut une fête de tous les instants. Quelque soit l’odeur des couches, elle ne s’est jamais lassée de sentir la peau douce, toute neuve de l’enfant.

Qu’est-ce une vie ? pense Marguerite. Elle respire avec peine, par petites touches, souvenirs de grandes tablées sous la glycine, douceurs de soirées à l’ombre des tilleuls. Elle chasse vite de ses pensées, la blancheur des couloirs empreints d’éther, la javel des salles aseptisées où elle s’est usée.

Marguerite se redresse sur son lit : l’air est devenu léger comme des bulles de champagne, par la fenêtre ouverte le chant d’une cascade, elle reconnaît l’appel du large. Elle avait presque oublié le bleu océan de ce regard, dans lequel elle s’est plongée maintes et maintes fois. Il lui manque depuis tant d’années. Elle le rejoint.

Marguerite s’en est allée.

Françoise L.