Laurent E. Oublier le parfum des roses

Laurent – Oublier le parfum des roses

« Anna, mon verre est vide. Bouge toi un peu et viens me servir.

- Tu as assez bu José. Rentre chez toi maintenant.

- Tu fais chier Anna. Tu disais pas ça au début quand je venais te voir pour tu sais quoi. Mais vu que je peux plus, tu te gênes pas pour me foutre à la porte.

- Tu dis n’importe quoi. Allez, viens.

- Lâche-moi ! Lâche-moi ou je casse quelque chose ! Après tout, tu sais pas qui je suis. Si tu savais tu me donnerais à boire. Seulement tu ne sais rien. Et moi je suis comme un con à quémander. Assieds-toi là que je te raconte.

- Il est tard. Je vais fermer.

- Assieds-toi je te dis. Quand tu auras entendu ce que j’ai à dire, tu seras plus gentille avec moi. Voilà ! Dis-moi d’abord si tu connais l’Albertine, la Bérénice, la Colette, la Félicia, la Margareta...

- Jusqu’à maintenant, tu ne m’avais jamais parlé de tes conquêtes...

- J’étais sûr que tu ne connaissais pas le nom des roses. Vous êtes bien tous les mêmes, va. Ça reçoit un bouquet, ça admire les jolies couleurs, ça passe son nez rapidement au-dessus des pétales, ça s’extasie, ça remercie et ça passe à autre chose. Du moment que ça sent vaguement bon, ça cherche pas plus loin. Moi, c’est pas pareil. Du temps où je travaillais aux pépinières, j’ai appris à les connaître, à les appeler par leur nom, à les sentir. Sais-tu au moins comment il faut faire pour entrer en communion avec une rose ? Non, évidemment, on n’apprend pas ça à l’école. Le meilleur moment, c’est le matin, quand le soleil levant caresse doucement les pétales encore endormis pour essuyer de ses rayons les gouttelettes de rosée. Alors, lentement, le cœur de la fleur étire ses senteurs et s’offre à celui qui l’aime. D’abord, tu la fixes des yeux, pour en saisir l’image, pleine et entière. Puis tu t’approches et tu baisses les paupières. Pas seulement pour te concentrer mais aussi par politesse : ce n’est pas toi qui demandes, c’est elle qui offre. Et là tu inspires. Comme à ton premier jour. Comme si ta vie en dépendait. Alors tu reçois sa première gerbe, enveloppante, pénétrante, celle des notes de tête les plus franches, aux allures d’agrumes, citron, bergamote, pamplemousse, ou d’aromates, anis, basilic, citronnelle. Elles sont fugaces. Avec un peu de pratique, on apprend à ne pas les laisser filer. Après la tête, le cœur. Agite la fleur avec douceur et inspire à nouveau. Maintenant elle se livre pleinement, sans retenue, et tu peux accéder à ses senteurs vertes, feuilles, herbes, lichen, à ses effluves fruités, framboise, poire, mangue ou à ses accents épicés, girofle, gingembre, cannelle. Puis, comme la chevelure d’une comète, te parvient son sillage, fait de notes boisées pareilles à celles de l’humus frais, d’essences de bois exotiques, ou encore de relents balsamiques aux allures de vanille, de musc, parfois d’encens. Quand je me suis mis en ménage avec ma chère et tendre, on s’est offert un petit pavillon avec un jardin. Elle avait un teint aux reflets d’ambre clair, une peau douce comme un pétale, au goût de fruit frais. Ses cheveux sentaient le bois de cèdre. Sa joie de vivre faisait la mienne. Elle saluait chaque matin d’un sourire généreux, sans rien exiger de la vie en retour, excepté la promesse de pouvoir sourire à nouveau le lendemain. Pourtant, elle aimait s’habiller de vêtements aux teintes souvent sombres : des violets denses, des bordeaux profonds et des pourpres intenses. On aurait dit qu’elle voulait porter sur elle toute la gravité du monde. On s’est juré fidélité. Je lui avais promis les plus belles roses. J’ai tenu parole. Pas elle. Elle avait les plus belles variétés qu’on puisse imaginer mais elle m’a quitté pour un fleuriste. Un trafiquant de fleurs coupées. Un sauvage. Je me suis mis à boire. Un jour j’ai pris le volant. J’avais bu. On m’a ramassé dans un fossé. J’étais pas beau à voir. À la sortie de l’hôpital, je me suis précipité dans la roseraie pour me rendre compte que l’accident m’a fait perdre l’odorat. J’ai lâché le pavillon et mes rosiers, j’ai pris un studio et j’ai passé mes dimanches dans les allées du parc de Bagatelle, à espérer. J’ai cherché à me souvenir des effluves, à les détailler mentalement, à m’enivrer en pensée rien qu’en observant longuement les Port Sunlight, à l’entêtante odeur de thé, les Claire Austin, aux senteurs de myrrhe et de vanille, les Blanches de Castille, à l’arôme de pamplemousse. Mais les roses ne me parlaient plus. Je me suis juré alors de ne plus remettre les pieds dans le parc. C’est au moment de partir que je l’ai vue, au détour d’un massif. Un vrai choc. Je suis tombé nez à nez avec une variété que je ne connaissais pas, aux larges florescences, dotées d’un cœur généreux, garnies de lourds pétales de velours d’un pourpre profond. J’avais l’impression de retrouver une vieille connaissance. Je me suis penché, j’ai pris une grande inspiration et j’ai imaginé ses premières notes fruitées mâtinées de bergamote. Puis je l’ai caressée longuement pour lui faire exhaler son essence profonde, que j’ai deviné mêlée de senteurs sucrées de fruits rouges, de mûre, de myrtille et de prune. En m’attardant un peu, j’ai cru saisir la fraîcheur d’un sous-bois et un soupçon de musc. Et je ne sais pas pourquoi mes pensées y reviennent sans cesse. Voilà, tu sais tout. Maintenant remplis mon verre. Le dernier pour ce soir. Celui qui me fera oublier le parfum des roses. Jusqu’à demain matin. »