Valérie Weber - Orteil lunaire

40 – Orteil lunaire

Les nuits de pleine lune, le deuxième orteil de mon pied gauche se transforme en loup-garou. Ce phénomène assez étrange commencera très tôt dans ma vie sans que ce soit vraiment embarrassant. Tout au plus, un duvet couvrira le dessus de la phalange et puis s’évanouira dès la disparition du premier quartier.

A présent, alors que je suis entrée dans le troisième âge, les manifestations du lycanthrope, bien que limité au second orteil, prennent des proportions incontrôlables. Succèdent aux poils noirs des premiers moments, une toison visible à travers le plus opaque des bas. De manière systématique, l’ongle habituellement si fin se transforme en une dentition féroce qui troue l’extrémité des chaussettes les plus épaisses.

Pour achever le tableau de cet appendice maudit, il me faut regarder avec horreur cette torsion de la phalange qui semble vouloir échapper à l’emprise de la tête du métatarse. La cambrure poilue se termine par ce monstre cruellement affamé. Grondant, feulant, bavant. Le dégoût me submerge, je songe à me défaire de cet encombrant animal par un acte chirurgical. Oui, mais quel argument donner au praticien ? Il va me rire au nez si je lui décris les évènements tels que je les perçois. Et puis, j’ai honte. Honte de ne pas pouvoir, à mon corps défendant, maîtriser cette mutation diabolique.

D’autant que, depuis quelques jours, au bruit de grognements sourds s’ajoute une odeur indéfinissable. Ni agréable ni gênante, elle capte l’attention d’hommes, de femmes et d’enfants. Ils cessent progressivement leurs activités, se redressent, hument l’air et cherchent l’origine de cette émanation. D’abord, leurs pas hésitent. Ils marchent, cherchent, leurs narines très excitées les conduisent vers moi.

Aux premiers temps, je tente à leur échapper mais ils me rattrapent toujours. Quelques individus essaient de découvrir la nature de cette odeur si captivante. Certains hasardent la description. Musquée, poivrée, poudrée. D’autres se mettent à parler de leur enfance. Le goût du lait au sein de leur mère, la mûre tiède déposant son jus sur les lèvres asséchées par l’été. D’autres encore en appellent à l’intimité du plaisir : une coquille de moule dégorgeant de sel, le poulpe souple induré par le bonheur de la chasse, un dôme de sable chaud se modelant sous la main.

Je ne cherche plus à comprendre. Désormais, le deuxième orteil de mon pied gauche n’attend plus la rotondité de l’astre céleste pour accomplir sa métamorphose. Loup-garou il est, loup-garou il reste. Des effluves de plus en plus fortes s’échappent de mes chaussettes, montent à l’assaut de mes jambes, imprègnent mon nombril, se cachent sous mes aisselles, avant de se glisser derrière mes oreilles nues. Suaves, capiteuses, tenaces. Le parfum animal rend mes suiveurs fous.

Fous et soumis. A l’aube, ils s’allongent devant moi. Le pied gauche se débarrasse en se contorsionnant de chaussure, chaussette, ou bas soyeux. Le deuxième orteil, arc-bouté, enveloppé de sa toison ondulante, se jette sur sa victime consentante et lui dévore le bout du nez. Apaisé pour quelques instants, il cesse d’exhaler sa substance ensorcelante. Le pauvre être, amputé de son appendice nasal, peut retourner à ses occupations, dans un état de tristesse brumeuse et définitive. Le voilà privé de sensations olfactives, sa vie sensorielle s’est disloquée dans les miasmes du petit matin.

Personne ne songe à m’en tenir rigueur. Mon odeur décuple, se nourrit de tous ces bouts de nez aux cils vibratiles. Je gagne en transparence et disparais du radar visible des forces de l’ordre alertées. Ma volonté ne répond plus qu’à ce carnivore aux goûts douteux mais déterminé à se satisfaire.

Depuis peu, le gros orteil de mon pied gauche se couvre à son tour d’un fin duvet doré. Sentez-vous ce nouveau parfum saturer l’air chaud de l’été ?