Véronique Kangizer - Victorine

VICTORINE

Elle sait qu’elle n’en a plus pour longtemps. C’est en Septembre 1940 à Nice en transportant du courrier pour Dino, son chef de la Résistance qu’elle a été arrêtée et torturée par la Gestapo afin de remonter le réseau. Malgré la douleur qu’elle ressent dans tout son corps, elle sourit parce qu’elle n’a pas parlé. Pourtant, ils l’ont cuisinée de jour comme de nuit pendant une semaine et les supplices qu’ils lui ont infligés ont laissé des traces. Le bourreau lui dit qu’elle est en partance pour la Pologne dès demain à moins que….Mais, non, elle restera muette jusqu’au bout, elle le sent.

Elle ferme les yeux et repense à sa vie qui défile à toute allure.

Elle se rappelle l’odeur de sa mère quand elle se blottissait dans ses bras, son parfum subtil de myrte mélangé au savon de son chemisier.

-Respire, se dit-elle, respire, ces fragrances te portent encore, te séparent de ton corps endolori, la vie t’enveloppe de ces saveurs capiteuses, il ne peut rien t’arriver tant que tu vibrionnes dans cette enfance pénétrante. Tes narines se pincent et se gonflent quand tu humes ces moments précieux.

Les yeux fermés, elle profite avant que ne s’émoussent ces bonnes sensations olfactives.

Hélas, l’odeur nauséabonde du sang répandu sur le sol la rattrape malgré elle. Elle revoit les corps inanimés de ses frères et sœurs sur le sol, odeur violente, tenace, elle est comme il y a quarante ans, derrière le rideau avec sa mère qui lui ferme la bouche de ses mains, aigre est sa bile qui sent le vomi et l’étouffe à moitié.

La campagne en hiver, l’odeur âcre des cheminées chargées de bouse séchée et au loin, un froid glacial qui la transperce et la pénètre. Il faut fuir, vite, loin, traverser les lacs gelés et ne plus sentir, simplement être, courir, la main dans celle de sa grande sœur. Les manteaux sont lourds des pièces cachées dans les ourlets. C’est étouffant, ces peaux de bêtes, elle peine à suivre son frère et sa sœur qui la prend dans ses bras, elle n’a que trois ans et à sa hauteur, les animaux lui envoient une odeur tenace malgré la fulgurance avec laquelle ils courent. Le nez dans son cou à elle, un parfum poivré la tient en vie, elle se pelotonne et ferme les yeux. Ainsi elle voyage entre l’odeur familière de sa sœur et celle, hostile et étrangère, des steppes de l’Oural.

Plus tard, elle traverse les champs de tournesols, ça sent l’huile, c’est fade et ça sent même mauvais. Malgré tout, ces graines se mangent et si elles ont une odeur fétide, leur goût est sucré et lui donne une énergie qu’elle pensait perdue. Ils sont loin maintenant mais la Roumanie est grande et le soleil de plomb dégage des parfums contrastés, nauséabonds et parfumés à la fois.

Dans les cafés qui sentent le saindoux et la transpiration, la vodka et la cigarette de mauvaise qualité, elle s’active avec son frère et sa sœur à desservir les tables et à frotter le sol. Ses petites mains si douces autrefois sont devenues rêches et calleuses, elles sentent l’eau de Javel et les détritus. Elle a six ans maintenant et ces odeurs qu’elle accueille comme un renouveau salvateur lui redonne un sourire presque carnassier. Oui, survivre demande une force brutale, animale qui la transporte. Quelques pièces, un quignon de pain qui sent le moisi, un bout de lard fumé pour le travail fourni, les voilà repartis à travers le pays et la liberté, la traversée lente et odorante jusqu’à la France a un parfum de bonheur.

Mais la voilà assise, écorchée, son bourreau entre dans la pièce, il sent la haine et la sécheresse, sa tête à elle est encore emplie de senteurs multicolores. Agacé par ce sourire, il lui fait bien comprendre que la suite va être terrible!

Après une nuit agitée où les fantômes du passé la violentent, elle est prise sans ménagement par deux sous-fifres aux ordres, qui sentent la brillantine de mauvaise qualité, elle est hissée dans un wagon où les déportés sont en partance pour la Pologne. Les chiens hurlent aux cris des nazis, leur bave témoigne du traitement qu’on leur a fait subir. Après avoir plombé les wagons, le train s’ébranle et peu de temps après, des cris, des geignements, des insultes fusent. Pas d’eau, pas de ravitaillement, cette foule devient vite une meute qui essaie coûte que coûte de préserver son espace vital, ça sent la pisse, la sueur et la peur qu’on voit dans leurs yeux.

Victorine, qui a tant lutté se laisse maintenant aller. Son devoir est accompli, elle sait qu’elle a gagné, elle sourit à la vie qui s’en va.