41 - A Françoise L - La honte des sentiments

La honte des sentiments

Ils t’ont lâchement abandonné, tu n’oses te l’avouer. Tes géniteurs, tes parents qui t’ont enseigné l’amour du prochain t’ont déçu ce soir. La trahison, tu ne peux même pas l’envisager, c’est inconnu à ton vocabulaire.

Ils devaient t’inviter au restaurant. Tu t’en réjouissais, seule avec eux pour fêter un évènement d’importance, te voilà docteur en médecine, l’achèvement d’une dizaine d’années d’études laborieuses. Tu es fière et satisfaite de ta réussite. Dans la famille le rituel est immuable, tout succès à un examen se fête dans un bon restaurant. Ton père prend le soin de le choisir, ta mère réserve.

Une fois de plus tes parents ont une bonne excuse, toujours la même : ta sœur est de nouveau en crise, ta mère effondrée, ton père désarmé, ils n’ont pas le cœur à la fête. Toi qui lui as si souvent porté secours, tu es à même de comprendre, tu peux attendre.

Ce soir là le dîner est tristement étalé sur la table basse de ton deux pièces-cuisine, quelques restes, des tartines et du fromage. Ta colocataire essaie de te réconforter, analyse la situation, attribue ta mauvaise humeur à une jalousie fraternelle. Ton éducation t’interdit tout sentiment d’envie, de révolte ou de colère. Les commentaires de ton amie ne font que redoubler ta culpabilité d’être une mauvaise fille.

Ce fut bien des années plus tard, dans un autre cadre, face à une situation semblable qu’il y eut réparation. Le souvenir te revint net, précis, aigu comme une blessure à vif. Tu peux le dire maintenant, ils t’ont trahi ce soir là.

Françoise L.