Anne P. La trahison

Le mot trahison résonne à mes oreilles avec une intensité dramatique … Il induit une infinité de situations tragiques.

Ce mot fait émerger de ma mémoire un terrible drame dont j’ai eu connaissance dans le passé et qui se déroula entre le 19ème et le

20ème siècle!

L’histoire de deux familles autrichiennes, soudées depuis plusieurs générations par des liens d’amitié et d’affection indéfectibles qui se perpétuaient de parents à enfants.

Deux garçons, Hermann et Erwin vinrent au monde à quelques jours d’intervalle. Leurs mères Rachel et Eva se connaissaient depuis leur tendre enfance, les maris vinrent s’associer à ce duo harmonieux. Toute l’enfance de ces deux garçons et leur scolarité se déroulèrent dans une proximité étroite et amicale. Ils ne se quittaient pas et faisaient les quatre cents coups ensemble ! Cette amitié se poursuivit pendant leurs années d’université, découverte et partage des premières émotions amoureuses ! Une solide affection les soudait.

Les années s’écoulaient en toute harmonie, d’autres enfants virent le jour dans les deux familles.

Puis à l’arrivée d’Hitler au pouvoir, le climat politique se dégrada en Autriche.

Erwin et sa famille, d’origine juive commencèrent à subir ségrégation et représailles. Peu à peu, la situation se détériora dramatiquement :

le couple perdit son emploi, les enfants furent exclus des écoles, Rachel, la femme d’Erwin dénoncée en tant que juive, subit une sauvage agression. La vie devint un enfer pour les juifs obligés de vivre en reclus et souvent chassés de leur maison.

Leur ultime recours : fuir à l’étranger !

A maintes reprises, Edwin sollicita l’aide et l’appui de son ami Hermann, pour l’épauler dans l’organisation de leur fuite de Vienne. Il demeurait muet et inatteignable et refusait tout contact. A sa peine s’ajoutait la déception et le sentiment d’abandon et d’indifférence ! Il ne voyait plus en lui l’ami fidèle et aimant!

En revanche, Eva sa femme, malgré le handicap qu’avait entraîné son agression, ne supportait pas le comportement inhumain de son mari. Avec toute son énergie, elle ne cessa de les soutenir et de les entourer de son affection et faisait appel aux relations susceptibles de les aider à quitter Vienne.

En dépit des difficultés rencontrées, Edwin réussit miraculeusement à faire partir sa famille pour la Suisse. Son départ devait suivre quelques jours après…

Le destin en décida autrement : suite à une dénonciation, il fut arrêté par la Gestapo.

Des relations proches des deux couples avertirent Hermann et sa femme de l’arrestation de leur ami …

Bouleversée et atterrée par cette terrible nouvelle, Eva accabla son mari de critiques et lui reprocha sa conduite inhumaine ! Comment avait-il pu se détourner de son ami le plus cher, l’ami d’une vie ! Jamais elle ne pourrait oublier et lui pardonner sa lâcheté.

Il chercha à se justifier, en prétextant le fait qu’il souhaitait ne pas mettre sa famille en danger !

Eva chavirée, déserta le foyer familial, quitta Vienne avec ses trois enfants et se réfugia chez ses parents qui habitaient Innsbruck.

Hermann demeura seul…anéanti face à sa conscience.

La honte l’envahissait, à laquelle s’ajoutait le tourment d’avoir lâchement abandonné son ami dans la tempête.

Comment avait-il pu rester insensible et sourd aux appels désespérés d’Edwin, son frère de cœur, son ami le plus cher, son confident depuis leur enfance ?

Le remords et la mauvaise conscience le submergeaient. Il avait rompu un précieux lien d’amitié. Et maintenant, l’imaginer entre les mains de la Gestapo le faisait frémir d’horreur en songeant à ses tortionnaires et aux conditions d’emprisonnement. La déportation suivrait pour cet ami si cher ! Si une issue dramatique survenait, il en porterait la responsabilité jusqu’à la fin de ses jours.

Par moment il tentait d’alléger sa désespérance, invoquant le danger que représentait pour son foyer le fait de venir en aide à une famille juive.

Puis, Il retombait dans les affres de la culpabilité…

L’abandon d’un ami dans une situation désespérée est la pire des trahisons.

Il ne supportait plus d’apercevoir dans son miroir le visage d’un lâche.

Il s’enfonça dans le dégoût de lui-même et perdit le sommeil.

La nuit revenait en boucle la pensée obsessionnelle d’avoir refusé d’entendre les appels désespérés d’Edwin au téléphone et décliné de le recevoir lorsqu’il s’était présenté à son bureau…

Sa trahison a détruit son couple ! Il a perdu l’amour et l’estime

d’Eva ! La confiance qu’elle lui témoignait, envolée.

Comment pourrait-t-elle aimer un traître ?

Mes enfants, quelle image vont-ils avoir de leur père ? Un criminel…

Tous ses questionnements l’agitent et l’obsèdent pendant ses nuits !

Peut-on après une trahison, retrouver la sérénité et la paix de l’âme ou simplement retrouver le désir de vivre…