Bénédicte Fredaine - Trahie

Dire non

Ce soir, en rentrant chez lui, il découvrira le message suivant, posé en évidence.


Tu m’as trahie… Non, ne proteste pas, ne mens pas davantage ! Je t’ai aperçu l’autre soir encore sous les tilleuls dorés de l’avenue du bois. Tu n’étais pas seul, oh non, mon ami. Elle était jeune et jolie, blonde comme l’or des feuillages d’automne ; grande et fine comme une liane elle s’enroulait autour de toi qui la tenais serrée, bien fort, passionnément.


Oui, hypocrite, tu m’as trahie. Je l’avais deviné ; tu étais distrait, tu n’écoutais guère ce que je te disais. Tu étais ailleurs. Après tant d’années partagées, pas besoin d’être grand clerc pour percevoir cette absence dans ton regard, ton agacement lorsque j’attendais une réponse à une question que tu n’avais pas même écoutée.


Tu m’as trahie. Je suis triste, si triste… Ta duplicité m’accable. Mais tant pis.


Allons, ne fais pas l’étonné ! Lorsque je t’ai aperçu, épanoui, heureux, lorsque j’ai vu ton sourire que j’aime tant, ce merveilleux sourire soudain destiné à une autre, alors oui, j’ai souffert. Horriblement. Le souffle coupé, les jambes flageolantes, je dus m’asseoir sur le banc public du parc pour tenter de calmer les battements effrénés de mon sang révolté. Tout mon être était révulsé. Je refusai de croire ce que j’avais sous les yeux. Je voulus t’étrangler, je voulus tuer cette belle liane qui t’enserrait, je songeai à me venger, déjà j’échafaudai mille plans.


Puis mes réflexions prirent un tour différent. Plus raisonnable somme toute. Plus « adulte » peut-être. Je songeai qu’une vengeance fracassante n’était pas adaptée. La découverte objective d’une infidélité n’est guère que la partie émergée de l’iceberg, Le mal est plus profondément enfoui…Désespéré, on peut alors clamer avec Lamartine « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé »…


Quant à moi, je décidai de prendre une autre option. Préférant la bravade optimiste aux gémissements, adhérant aux principes de Sacha Guitry, je me persuadai au contraire de déclarer avec celui-ci « Un seul être vous manque et tout est repeuplé ». Et toc ! Déçu ? Allons donc, depuis le temps, tu me connais, tout de même. Croyais-tu que je m’effondrerais, que je pleurerais misère, que j’implorerais une meilleure conduite à mon égard ?


Tu m’as trahie ? Tant pis.


Je dirai même : tant mieux. Désormais je puis avec soulagement te voir disparaitre de mon environnement. Car tu disparaîtras n’est-ce pas ? C’est toi le traître qui a éhontément trompé sa femme !


Sais-tu mon ami ? Je me ris de tes tromperies. Elles m’amusent, car elles m’autorisent à respirer à nouveau. Désormais je peux tout recommencer à neuf, selon mes propres goûts. Je suis si lasse de tes habitudes routinières, de tes ronchonnements du matin, de ceux du soir ; je suis fatiguée de supporter ce carcan de non-dits. Oui, tu es devenu pesant, ennuyeux. Très ennuyeux.


Et tu m’as trompée dit-on dans les comédies, tu m’as trahie dit-on dans les tragédies, peu importe la formulation, je t’ai pris en flagrant délit d’infidélité : ton comportement me rend la liberté. En tombant dans le piège méprisable du mensonge tu m’as libérée d’un poids que je n’osais pas nommer, même au plus profond de moi-même. Ce que j’ai clairement vu ce jour-là, ce que je sais sans équivoque possible, me permet de retrouver une vitalité émoussée par ces années à tes côtés.


Certes, il y eut de bonnes, de merveilleuses et enthousiasmantes années, je ne le nie pas. Nous étions mariés pour le meilleur et pour le pire. Mais le meilleur est bel et bien passé. Nous en sommes maintenant à : « pour le pire » et toi tu penses la même chose, probablement, puisque tu butines de-ci delà, tu vas voir si l’herbe est plus verte ailleurs… Mais « le pire » évoqué est-il supposé inclure la trahison, le manquement au serment que l’on a prêté ? Moi je ne suis pas disposée à vivre avec le mensonge.


Tu as rompu notre contrat. Etonnamment, je ne t’en veux même pas ; la lassitude suffit à combler ce fossé qui devrait en principe m’affecter. Si « je ne te hais point », dirait Chimène, je suis infiniment déçue, brisée par l’ombre que tu fais planer sur notre relation. Tu m’as trahie, c’est dommage, nous aurions pu nous entendre encore, mais puisque tu t’es caché de moi, me trompant sans vergogne, tant pis ! Tant pis pour moi, tant pis pour toi. Tu as brisé définitivement le lien qui nous unissait. Un lien fragilisé par les ans, mais fiable encore.


Tu as franchi le cap, eh bien, débrouille-toi avec la jeune et belle sylphide dorée comme les blés que tu as cueillie ! Cueille sa jeunesse comme tu as cueillie la mienne. N’as-tu pas remarqué son avidité ? N’as-tu pas perçu qu’elle est intéressée par ton seul portefeuille ? Non ? Tu vois seulement sa jeunesse docile, aimante et enjouée, tu aimes son éclatante santé.


Peut-être connaîtras-tu de grandes désillusions, mais je ne te les souhaite même pas. Je ne te veux ni bien, ni mal. Car vois-tu, mon ami, désormais ce qui te concerne m’indiffère oui, c’est cela, m’indiffère parfaitement.


J’ai choisi ma vengeance à ton égard : ce sera l’indifférence, une indifférence absolue à tout ce qui peut advenir dans ton existence.


Moi, je prends le large.


Adieu !


Fredaine