Corinne LN - Traitrises

TRAITRISES

Un mélange de stupeur et d’incrédulité fige les traits acérés du visage de Damien. Sous des sourcils en bataille le bleu dur de ses yeux vire au noir et ses lèvres ébahies découvrent une rangée de dents bien alignées à peine jaunies par le tabac de ses cigarettes blondes. Sa haute stature virile emplit presque toute la boutique de lingerie pour le plus grand bonheur de la jeune vendeuse qui a disparu momentanément dans l’arrière-boutique. Abasourdi, incapable de bouger, Damien transpire abondamment sous son blouson de cuir beige et son cœur bat la chamade. Il tient dans sa main droite les deux guêpières noires brodées de rouge qu’il voulait leur offrir, toujours les mêmes présents à chacune par souci d’équité ou pour jouer encore un peu sans doute. Pétrifié, il fixe éperdument le trottoir d’en face hypnotisé par un mirage aberrant. Elles se tiennent là toutes les deux, derrière la vitre sans teint de la boutique de lingerie, main dans la main, sa femme et sa maitresse, ensemble, souriantes, visiblement complices. Dans le cerveau de Damien les pensées se bousculent. Il se croyait maitre du jeu et soudain tout est chamboulé, il déteste ça, il a horreur être pris au dépourvu et il se sent déjà abominablement trahi. Devant cette scène surréaliste, au fond de lui un infime espoir subsiste, ce pourrait être une coïncidence, une rencontre fortuite, un échange passager? Mais quand la blonde et la brune se penchent l’une vers l’autre pour échanger un baiser langoureux, tout s’effondre. Damien vacille, secoué d’une brusque nausée, il s’accroche au comptoir sur lequel il jette avec dégout les dessous délicats. C’est le moment que choisit la vendeuse pour revenir les bras chargés d’un paquet de lingerie affriolante que Damien balaye nerveusement d’un revers de main. La jeune femme sursaute et se replie derrière sa caisse.

L’effet de surprise passé, la colère prend rapidement le dessus. Fou de rage et de jalousie, Damien songe à se précipiter à l’extérieur pour les surprendre, les traiter de tous les noms, les répudier toutes les deux ou bien leur faire peur, les menacer, les frapper peut-être. Mais il lui reste assez de bon sens pour canaliser sa colère. Il se vengera et sa vengeance sera terrible. Dans sa frustration et sa fureur, il en oublie que c’est lui le traitre qui depuis deux ans trompe sa femme en promettant à sa maitresse de tout quitter pour elle, s’amusant à leur offrir la même lingerie fine, les mêmes bijoux, jouant avec leurs sentiments et leur confiance. Damien ne peut détacher les yeux de leur étreinte. Elles ont osé se rencontrer dans son dos, se moquer de lui, tomber amoureuses peut-être car leur baiser n’en finit pas. Sous le regard amusé ou réprobateur des passants les deux femmes s’embrassent avec passion, sans tabou ni pudeur. Quelle scandaleuse indécence! Il pourrait essayer de trouver cette situation excitante, s’en sortir avec brio, jouer de son ascendant sur ces deux femmes mais il sent déjà au fond de lui que ce serait peine perdue alors il ne songe déjà plus qu’à leur faire payer chèrement cette infâme traitrise. Mais comment se sont-elles rencontrées, la douce Marie avec qui il a partagé dix ans de vie commune tranquille et la pulpeuse Hélène avide de sexe et de promesses, deux femmes si différentes, si complémentaires qui remplissaient toute son existence dès qu’il quittait sa concession de motos. Il aurait tout donné pour elles, les ingrates. La déception et la rancœur lui font perdre le peu d’objectivité qui lui reste et il lance un coup de pied rageur dans un carton avant de s’effondrer sur le comptoir, enfouissant son visage cramoisi et sa tignasse ondulée dans des mains tremblantes sous le regard affolé de la jeune vendeuse qui lorgne discrètement le combiné du téléphone.

Sur le trottoir d’en face, dans les bras d’Hélène, Marie chancelle. Tant de douceur et de complicité, elle y prendrait goût. Elle sait que son mari les regarde. Les deux femmes connaissent bien les habitudes de Damien et elles l’ont guetté pendant près d’une heure en buvant café sur café. C’est tellement bon d’imaginer la stupeur de ce lâche, de ce traitre. Marie n’a jamais été attirée par une femme, elle n’imaginait pas que les lèvres d’Hélène soient si douces, son étreinte si moelleuse. Elle qui n’a jamais connu que la violence palpitante du désir masculin. Elle a ouvert la porte à sa rivale, il y a un peu plus d’un mois et elle a tout de suite deviné, presque soulagée de savoir enfin ce dont elle se doutait depuis si longtemps. Elle a vite compris l’attirance de Damien pour la belle Hélène aussi blonde et plantureuse que Marie est brune, mince et frêle. Dans l’adversité, Marie pense avoir trouvé une amie et plus peut-être. Dans les bras d’Hélène, elle se sent vivante pour la première fois depuis longtemps et elle n’ose s’avouer l’inavouable, elle est en train de tomber amoureuse de la maitresse de son mari.

Chez Hélène, c’est la haine qui domine, une haine profonde et silencieuse. Elle profite du moment, elle imagine la rage de Damien, elle jouit de le faire souffrir et elle embrasse la douce Marie avec un enthousiasme déterminé. Il lui a fallu s’armer de courage pour oser sonner à sa porte. Elle lui a tout de suite avoué sa liaison avec Damien et la jeune femme fragile a fondu en larmes, des larmes intarissables, si bien qu’elle s’est retrouvée contrainte de la consoler. Depuis bientôt trois ans que durait son aventure avec Damien, Hélène était convaincue qu’il la berçait de vaines promesses et quand elle a réalisé que Marie était propriétaire de sa précieuse concession, elle a su avec certitude qu’il n’aurait jamais demandé le divorce. Ce jour-là, les deux femmes ont parlé longuement, puis elles se sont revues pour partager leur infortune et elles ont finalement décidé d’un commun accord de se venger de cet homme égoïste et menteur, de lui faire payer cette double trahison. Mais Hélène ne pardonnera pas, jamais. La rancœur lui arrache un long frisson, ce baiser langoureux n’est qu’un prémisse de sa vengeance. Elle sent la tendre Marie fondre dans ses bras et elle est heureuse de prendre à Damien ce qu’il a de plus cher, ses parties de jambe en l’air, sa femme et son travail, toute sa vie.

Sous le regard circonspect de la vendeuse, Damien ouvre les yeux. Il se redresse et, les jambes encore flageolantes, il s’adosse au comptoir avant d’oser jeter un regard sur le trottoir d’en face. Il tressaille. Dehors, les deux femmes tendrement enlacées ont traversé la rue et elles se dirigent d’un pas tranquille mais assuré vers la boutique de lingerie.