Laurent E. Trahison

Il avait garé sa voiture sur le parking désert du bout du monde, là où la terre achève son œuvre devant l’océan désordonné. Il s’était extrait du véhicule avec lenteur et avait refermé doucement la portière, avant de s’approcher du bord. Immobile, il surplombait maintenant les roches massives, insensibles aux assauts écumants, plus de 20 mètres au-dessous de lui. Au loin, les flots aux reflets sombres s’agitaient sous un soleil sans âme perdu dans un ciel inerte. Il n’avait ni chaud ni froid. Le vent du large, jadis chargé de senteurs et de vitalité, avait déserté les lieux. À sa place, un vent d’est, inhabituel, soufflait sur la côte d’un flux continu, presque artificiel. Il balaya les lieux d’un regard circulaire. Rien ne ressemblait à ce qu’il avait ressenti, en ces lieux, dix ans plus tôt, lorsqu’il l’avait rencontrée. Les éléments, comme vidés de toute substance, offraient une version désincarnée d’eux-mêmes. Une sensation d’irréalité le saisit, qu’il reçut comme une préfiguration du néant auquel il se destinait. Longtemps, il avait hésité. Vivre lui était impossible. Il ne pouvait souffrir l’absence, éprouver sa peine jusqu’à la fin de ses jours. Se détacher d’elle pour revenir à la vie lui paraissait aussi inconcevable. Il lui fallait donc mourir aussi. Ne s’étaient-ils pas fait l’un à l’autre le voeu de s’aimer toujours ? En disparaissant à son tour, il laissait leur amour intact et s’épargnait un chagrin éternel. Il retira une photo de sa poche et la contempla un long moment avant de faire un pas en avant.

Près du corps à demi-immergé balancé par le ressac, la photo flotta quelques instants. En s’approchant on aurait pu y voir l’homme et son aimée, souriants, joue contre joue, face à l’objectif. Dans leurs yeux clairs, maintenant mouillés par l’écume, on aurait lu leur passion et sur leurs lèvres, deviner leur serment.

« Que ferais-tu si je mourrais, là, demain ?

- Je me laisserai mourir.

- Je ne veux pas. Si tu m’aimes, jure-moi que tu vivras.

- Je te le jure. Et toi, qu’est-ce que tu feras quand je serai morte ?

- Tu ne mourras pas avant moi. Je partirai d’abord.

- Mais si tu te trompes et si je meurs la première ?

- Alors je me tuerai.

- Ne fais pas ça. Je veux que tu me survives. Longtemps. Je serais si heureuse. Savoir de mon vivant que tu mettrais fin à tes jours si je m’en allais me serait insupportable. Promets-moi que tu vivras.

- Je te le promets.»