Véronique Kangizer - Trahisons royales

Lettre à Robert Dudley le 21 Septembre 1554


Mon ami,

Il n’y a qu’à vous que je puisse ouvrir mon cœur avec sincérité. Je vous aime autant que vous m’aimez et j’attends avec impatience le jour où je pourrai vous serrer dans mes bras. Après ces deux mois de prison si pénibles, tant par l’injustice que par l’humidité de mon cachot, me voici en résidence surveillée. L’un de mes gardiens est acquis à ma cause et cette missive vous parviendra en mains propres. Pourquoi ma sœur Mary, devenue Mary I m’écarte-elle de la cour? Sans doute parce que j’ai soutenu les anglicans lors de leur révolte et qu’elle est une fervente catholique, à l’instar de sa mère Catherine d’Aragon...je suis assez partagée sur cette affaire de religion, même si j’ai pris le parti des anglicans. Il y a un crucifix dans ma chambre, voyez à quel point la religion me laisse indécise.

J’ai à peine 21 ans et déjà, je démarre ma vie de femme emmurée et solitaire. Mon temps est occupé par mes échanges avec vous, je vous respire en vous écrivant et mon corps se souvient de vos caresses qui me laissent en manque de vous.

Ma seconde mère, Mary Boleyn est morte depuis longtemps, je n’ai personne, à part vous, à qui me raconter et qui puisse m’aider à dénouer les fils de mon histoire. Lorsque j’ai appris la décapitation de ma véritable mère, la reine Ann Boleyn, j’avais 10 ans et celle que j’appelais Mum se mourrait. J’avais vécu une enfance protégée par sa douceur dans cette campagne aux parfums enivrants. C’est encore pour moi assez confus et j’attends que vous m’instruisiez plus avant des événements qui m’ont précédé.

Je vous aime avec passion.

Lisbeth

Lettre à Élisabeth Tudor le 2 Octobre 1554

Ma douce,

Votre gardien m’a remis cette lettre ce matin aux aurores, en m’expliquant qu’il lui fallait prendre d’infinies précautions pour braver les espions qui guettent le moindre mouvement des gens qui vous entourent.

J’aimerais avoir des ailes pour déjouer tous ces regards et vous prendre dans mes bras.

Ma Lilibeth adorée, en fermant les yeux, je vous vois si belle avec vos boucles rousses et votre mine enjouée, toujours prête à vous émerveiller d’un rien. Votre rire emplit mes oreilles et je vous entends susurrer que vous n’aimerez que moi jusqu’à la mort.

Vous raconter l’histoire de votre famille est une entreprise périlleuse, je vais m’y efforcer mais je vous en prie, ne m’en veuillez pas de mon interprétation.

Vos deux mères, Ann et Mary n’ont cessé de se trahir, de comploter, de manipuler votre père qui n’est pas le seul fautif dans ce naufrage.

Le roi Henry VIII, de la lignée des Tudor a été marié à Catherine d’Aragon après la mort de son mari, le frère aîné d’ Henry. Leur couple était de bon aloi et la reine fermait les yeux sur les infidélités de son royal mari. Après la naissance de sa fille Mary, la future Mary I, la reine ne put donner de fils à Henry, qui voulait, à n’importe quel prix, faire perdurer la lignée des Tudor.

C’est là que les intrigues de la famille Boleyn, votre lignée maternelle, comme des poisons redoutables, ont engendré une série d’événements plus que fâcheux.

L’oncle de vos deux mères, le Comte de Norfolk, très ambitieux voulait se rapprocher du pouvoir et s’est servi de ses nièces. Il s’arrangea pour mettre Ann sur le chemin du roi afin qu’elle le séduise mais Henry se tourne vers Mary, plus jolie, plus avenante.

Une liaison secrète se fait jour entre Mary Boleyn et votre père, ils sont très amoureux et la grossesse de Mary, mariée par ailleurs à William Carrey, devient vite éventée. Il se colporte que le roi a un bâtard, Mary Boleyn est alors délaissée. Entre en scène Ann Boleyn qui a des prétentions au trône mais ne veut pas être la putain du roi. Elle entend se faire épouser. C’est pourquoi le roi demande le divorce au pape Clément VII qui refuse et l’excommunie.

Le peuple gronde mais Henry maintient son désir et fonde la religion anglicane.

Il épouse Ann Boleyn, votre mère, nous sommes en 1533. Vous naissez un an plus tard et Mary Boleyn est mise en disgrâce, chassée de la cour. Elle vit sans beaucoup de moyens dans une demeure de l’Essex, celle que vous avez connu dans votre petite enfance.

Voilà, ma chérie, je m’arrête là car toutes ces informations sont déjà douloureuses pour vous.

Je vous embrasse comme je vous aime, passionnément.

PS: Je me vois obligé de mettre les noms de famille à côté de chaque prénom pour la compréhension de votre lecture, et aussi parce que les Mary sont légion dans votre royale lignée.

Robert


Lettre à Robert Dudley le 22 Octobre 1554

Robert, mon ami, mon amour

Votre lettre éclaire les zones d’ombres de mon passé. Ainsi, j’ai été confiée à Mary après la mort de ma mère? Ou bien avant? Je m’y perds encore, j’avais 3 ans à la décapitation de ma mère Ann et 10 ans lorsque ma mère Mary est morte. Dîtes-moi pour les dates, j’ai vraiment besoin de comprendre mon histoire pour avancer dans la vie.

Je me languis de vous et caresse votre lettre en fermant les yeux, vous imaginant, la plume à la main. Ici, je ne manque de rien, mais les femmes de chambre sont des personnes acquises à la cause de Mary I, ma demi-sœur. Je suis espionnée de toute part et je me sens mélancolique. Vous seule pouvez me redonner le goût de désirer.

Je vous embrasse comme je vous aime.

Votre Lisbeth

lettre à Élisabeth Tudor le 1ier Mars 1555

Mon Élisabeth,

Cela fait presque 6 mois que je n’ai pu vous faire parvenir mes lettres. Jeté en prison sous un prétexte fallacieux, je viens à peine d’en sortir.

Je vous ai tant écrit, je vais essayer de résumer ces six mois de lettres .

La cour est un gruau nauséabond de traîtres et de félons, les intrigues et les bassesses sont légions! J’en suis marri, nous vivons une guerre intestine dans toute l’Angleterre à cause de ce mariage d’amour, c’est détestable. Et encore, si l’on peut parler d’amour, car l’intérêt de votre mère était de devenir reine.

Quant aux questions que vous me posez sur votre date d’arrivée chez Mary Boleyn, je ne sais quoi répondre, est-ce à votre naissance? À l’âge de 3 ans quand votre mère a été exécutée? Ce que je sais, c’est que votre mère était peu maternelle, probablement parce que vous étiez une fille. Pourquoi cette mort horrible?La rumeur dit que la reine Ann se désespérait de ne pouvoir donner un héritier et qu’elle aurait demandé à son frère George de lui faire un enfant mâle. Le projet aurait été découvert et Ann emprisonnée à la tour de Londres.

Malgré les supplications de sa sœur qui arrache sa grâce au roi, Ann sera décapitée en 1536. Mary Boleyn, veuve de William Carrey, s’était remariée en secret avec William Stafford. C’est sans doute ce remariage qui l’a mise en disgrâce. Elle était amoureuse et eut un fils avec qui vous avez été élevée jusqu’à l’âge de 10 ans. Tout est compliqué dans votre généalogie. Je vous ai connu après la mort de Mary Boleyn et nous sommes devenus inséparables.

Voilà résumé les épisodes de votre vie jusqu’à l’âge de 10 ans. Vous avez un héritage lourd et douloureux, soyez forte, je suis là pour vous soutenir jusqu’à la mort.

Je baise vos lèvres si délicates.

Votre Robert

Lettre d’Élisabeth à Robert Dudley le 3 Décembre 1557

Mon Robert,

Le gardien dont j’étais sûre est mort à la fin de l’année 1554, et j’ai mis assez longtemps à me faire un allié dans la place. C’est chose faite et nous allons pouvoir reprendre notre correspondance qui m’aide à ne pas mourir.

Quand la reine Mary I voudra-t-elle lever cette surveillance? C’est ma demie-sœur que diantre, jamais je ne m’opposerai à elle. Je lui ai écrit plusieurs fois mais mes lettres sont restées sans réponse. Pourquoi toutes ces haines et ces trahisons familiales? J’en arrive à me dire que la faute en revient aux vieilles intrigues de ma mère Ann.

Ah, plutôt ne pas être née!

Je ne peux vous écrire davantage, mon histoire me pèse infiniment.

Baisers tendres.

Élisabeth

Lettre de Robert Dudley à Élisabeth 3 Novembre 1558

Mon Élisabeth adorée,

Vous allez retrouver prochainement votre liberté, la reine Mary I, votre aînée de 10 ans se meurt. Ses jours sont comptés et votre retour à la cour ne fait plus de doutes. Ce moment tant attendu me met dans un état d’excitation tel que je vais aller de ce pas glaner à la cour les dernières nouvelles.

J’embrasse votre chevelure de feu.

Robert

ADDENDA

Élisabeth est restée en résidence surveillée pendant plusieurs années. Elle est montée sur le trône en 1558 sous le nom d’Élisabeth I et a régné jusqu’à sa mort en 1603. Elle ne s’est jamais mariée, de nombreuses interprétations sont possibles, celle que je retiens est dans les mots que j’ai mis dans la bouche de Mary Boleyn

-AIMES, MON ÉLISABETH, MAIS NE TE MARIES JAMAIS, TROP DE HAINES ET DE TRAHISONS JALONNENT TON HISTOIRE-

Élisabeth I est morte à 69 ans. Elle a été une grande reine anglicane et a guerroyé pour l’Angleterre, excellant dans la diplomatie. Vers la fin de sa vie, elle s’est intéressée à l’art, participant à la notoriété de William Shakespeare.

Elle n’a accordé sa confiance qu’à un seul homme, Robert Dudley.

La dynastie des Tudor prit fin à la mort d’Élisabeth I.

Après la mort violente d’Ann I, Henry VIII, appelé de nos jours -Barbe Bleue- épousera successivement, Jane Seymour, Ann de Clèves, Catherine Howard et pour finir, Catherine Parr. Après l’exécution de Catherine Parr, Henry VIII meurt , Élisabeth devient reine pendant presque 50 ans.

Ces lettres sont de la pure fiction, appuyée par un parcours dans l’ Histoire, au plus près des faits.

VERONIQUE KANGIZER SEPTEMBRE 2021