Valérie Weber - Docteur

C’est ce qu’elle possède qui la fait hésiter. Toutes ces poupées alignées. La richesse des bayadères, la souplesse du satin bordé d’or et d’argent. Les poupons, les élancées, les joufflues. Tout sourire. Leurs yeux de bakélite ouverts sur le vide. Leurs mains éternellement tendues. Les cheveux fins et soyeux effleurent, caressent, chatouillent le nez de la petite. L’odeur sucrée du celluloïd la réconforte.

papa tape maman. J’ai peur, pense l’enfant. Elle prend deux poupées. Elle sait comment faire. Une fois déshabillées, elle les frotte l’une contre l’autre. En jouant, elle entend la chanson familiale. papa grogne, maman dit non. maman crie, il tape.

Alors, l’enfant frappe l’une des poupées. Pour finir, elle les jette toutes les deux contre le mur de la chambre. Les jouets retombent mollement, figées dans leur posture de plastique.

C’est l’heure de manger. Il faut se taire et attendre. Les verres font du bruit quand ils rencontrent le sol. Indifférente, la petite mange sa purée avec une grosse cuiller. C’est bon, pense-t-elle en claquant la langue, la bouche pleine. Une gifle lui ordonne de faire silence. Elle ne peut rien espérer de papa maman. Elle le sait déjà depuis longtemps. Longtemps. Sans pouvoir se le dire.

A la fin du repas, les parents mettent leurs habits du dimanche. Ils attendent. Par la fenêtre de la cuisine, la mère guette les mouvements sur la route. Une grosse DS noire glisse comme un paquebot dans la rue grise comme un fleuve du nord. Un homme en descend. papa maman accueillent le visiteur en inclinant la tête. Ils lui parlent doucement. Ils l’appellent docteur.

Le pouvoir, la force, la taille : l’homme est grand, des petites lunettes cerclées d’or. Il a un gros ventre, pense la petite.

Son sac en cuir sent bon. Il est profond. Elle se met sur la pointe de ses petons pour voir ce qu’il y a dedans.

La petite est malade disent papa maman. Le médecin sort un stéthoscope. Sur le torse de l’enfant, des traces violettes, des marques plus sombres sur le cou, des griffures sur les bras.

Avez-vous pris sa température ? Elle mange bien ? Depuis quand tousse-t-elle ?

La petite, docile, suit les instructions. Elle présente son dos, ouvre la bouche et réfléchit. Des idées jouent au ping pong sous ses blonds cheveux fins. Elle se dit que cet homme important pourrait l’aider.

papa tape maman murmure-t-elle à l’oreille de ce docteur tout puissant. Les yeux de taupe se ferment derrière ses lunettes. Est-il étonné ? La consultation reprend son cours.

La petite répète à voix haute : papa tape maman.

Le médecin tourne la tête maintenant vers les parents en souriant pendant qu’il répond à l’enfant : « tu sais, c’est comme ça, c’est la vie ! ». Il referme son sac, reboutonne sa veste et s’en va.

L’enfant contemple la DS qui s’éloigne tandis que papa maman se rapprochent d’elle. Les adultes sont si étranges.

Pendant qu’elle pleure, l’enfant pense. Demain. La prochaine fois. Quand il reviendra, je lui dirai encore. Peut-être qu’il comprendra. Ou pas. Un jour. Peut-être jamais.