Bénédicte - Fredaine - Ce mardi-là

Ce mardi 11 septembre 2001 s’annonçait calme pour toi. Tu avais prévu de terminer à ton domicile la difficile relecture d’un dossier à laquelle tu t’étais attelée dès la veille. Pas de temps perdu dans les transports, pas de rendez-vous à l’extérieur, juste un visiteur à deux heures précises. Tout ira bien.

Prise par ton travail, tu ne vois pas le temps passer et ce n’est que vers treize heures trente que tu songes à avaler quelque chose. Dans le frigo, rien. Au bistrot d’en bas, tu avales un express brûlant pendant qu’on te prépare un panini « à emporter » : ce sera largement suffisant, tu es contrariée par ce rendez-vous de quatorze heures pile. Tu as horreur de ces rendez-vous du tout début de l’après-midi. Ce n’est pas confortable, en général on n’a pas le temps de déjeuner… Deux heures et quart, voilà un horaire convenable, mais non, l’interlocuteur a prétendu être très chargé. Alors tu as obtempéré, une fois de plus. Quatre à quatre, tu gravis les cinq étages sans ascenseur qui te reconduisent chez toi ; dès le quatrième tu entends le téléphone sonner. Sans même refermer la porte de l’appartement, tu décroches : c’est une secrétaire qui annule le rendez-vous de quatorze heures. Quel bonheur !

Ouf, tu peux souffler ! Tu t’installes confortablement dans un fauteuil, pieds sur le bureau, pour déguster tranquillement le panini encore entier malgré l’escalade précipitée. Par la fenêtre grande ouverte sur le carrefour du boulevard, tu entends monter le vacarme habituel des voitures, les coups de frein, les exclamations, les appels, une sirène de police. Tu te réjouis du soleil guilleret qui perce à travers les feuillages. Pour te concentrer, t’isoler de ce vacarme parisien, tu refermes la fenêtre en songeant que la journée est bien agréable ; annoncerait-elle un bel été indien ? Mais pour le moment, tu fais mieux de profiter du lapse de temps supplémentaire imprévu pour avancer dans ton travail.

Soudain la sonnerie du téléphone te fait sursauter. Tu entends la voix de ton mari, anormalement blanche, précipitée.

— Allo ! Allume la télévision ! Il parait qu’il y a un très grave accident d’avion à New York !

Tu allumes aussitôt, et là, c’est l’horreur. Tu vois un avion percuter l’une des Twin Towers. Juste dedans, à pleine vitesse. C’est un avion de ligne, comment est-ce possible ? Mêlée aux gerbes de feu, une épaisse fumée s’élève, noire, terrifiante. Et voici qu’un second avion vient se planter dans la seconde tour. Un accident ? Allons donc ! Deux avions de ligne s’encastrant l’un après l’autre dans ces tours jumelles du World Trade Center, deux tours parmi les plus célèbres du monde, à quelques minutes d’intervalle ? Ce ne peut pas être un accident !

Déjà les speakers parlent de coup monté, d’attentat, ils formulent mille hypothèses. Attentat ? Pourquoi ? Par qui ? Comment ? Et les images passent en boucle, sans arrêt, toujours les mêmes sur CNN, sur les autres chaînes. L’hallucination est totale. Les vidéos accompagnées des cris des New Yorkais enfermés dans la nasse de l’horreur, le « Oh ! My God ! » hurlé en direct par une femme témoin, resteront à jamais gravés dans ta mémoire. Là-bas, c’est le vacarme des avions, des sirènes, des hurlements de la foule qui cavale en groupes dispersés pour tenter de se mettre à l’abri. Mais où ?

D’énormes panaches d’une fumée noire, épaisse, étouffante, maculent le ciel si bleu de New York ce jour-là. Indécemment bleu dirait-on, parfaitement indifférent au drame qui se déroule. Tu sais bien que la nature n’a cure de ce qui nous arrive ici-bas, mais aujourd’hui tu en prends tout particulièrement conscience.

Le long de ces tours vertigineuses, on voit jaillir des débris de toutes sortes. Mais là, ce qui bouge, ce n’est pas un débris ! On dirait un homme ! Oui, c’est une silhouette humaine précipitée dans le vide depuis les derniers étages. C’est hallucinant. Et d’autres suivent ! Ces gens ont-ils été projetés par le souffle de l’explosion, ont-ils sauté pour fuir l’horreur ? Toi qui es confortablement installée dans ton salon, tu te demandes s’ils sont conscients de leur geste. Tu leur cries de ne pas sauter, c’est folie de sauter. L’instinct de survie les pousse à quitter l’enfer, hélas pour un autre enfer, non moins apocalyptique. Tes lèvres sont blanches de terreur, ton cœur cesse de battre devant ces images qui défilent en un cortège hallucinatoire, sans fin. Et les commentaires en américain que tu ne comprends pas bien laissent ton regard se concentrer uniquement sur les images que tu as sous les yeux, sur l’horreur exposée là au monde entier. L’horreur absolue, à la portée immédiate de chacun.

Est-ce une guerre, la troisième guerre mondiale qui commence ? A la télévision, on ne révèle pas grand-chose. Tu te dis que les journalistes sont obligés d’attendre une version officielle de ce qui se passe pour laisser libre cours à leurs commentaires. Le temps est suspendu à ces images diffusées en boucle, encore et encore. Très vite, on apprendra la suite : deux autres avions sont impliqués dans l’attaque, l’un vise le Pentagone à Washington, l’autre s’écrasera en pleine campagne, détourné par les passagers. En deux heures à peine, le monde bascule. Combien d’entre nous le savent-ils déjà ?

En bas, dans la rue, la foule de cet après-midi va son petit train habituel. Les gens traversent sagement au feu rouge, un autobus bondé passe, un klaxon[B1] retentit aussitôt suivi d’imprécations furieuses : « Attention quoi ! » Ils ne savent pas encore, eux, en bas, ce qui se passe à quelques heures de leur vie tranquille. Depuis ton cinquième étage tu remarques même, sur le trottoir opposé, un landau poussé par une femme, une maman sans doute, qui semble parler à son petit enfant. Tu n’entends pas les cris de l’enfant dont les jambes s’agitent, le carrefour est trop bruyant. Mais tu songes que ce bébé-là est né à une bien triste période. Le voisin du 12 sort ses deux labradors, c’est l’heure de leur promenade quotidienne. Deux jeunes garçons, raquette de tennis sous le bras, traversent la chaussée en courant. Et au carrefour, les voitures comme d’habitude sont presque à l’arrêt, elles sortent avec lenteur du passage souterrain qui permet de franchir ce vaste croisement. Les occupants de ces voitures ont-ils appris le drame par la radio ? Probablement, pourtant que peuvent-ils faire ?

Le soleil de septembre commence à décliner sur Paris, mais ce soir le monde entier vivra à l’heure de New York.

Fredaine