Corinne L.N. - Demain

DEMAIN

Hier matin, j’étais snob, égoïste, prompt à juger autrui. Hier matin, j’étais fier de ma réussite, de mon cabriolet bleu nuit et de mon bel appartement dans mon immeuble bien tenu. Hier matin, j’étais un homme pressé, important, plein d’idées préconçues et je serais probablement passé à côté de lui sans lui prêter la moindre attention mais, comme il passait le sol luisant du parking au karcher, c’était bruyant, ça me vrillait les tympans et je lui ai lancé un regard peu amène. Je partais gagner encore et toujours plus d’argent sinon le monde se serait effondré. Et le monde s’est littéralement effondré, il nous a ensevelis avant même que j’ai le temps de grimper dans ma belle voiture. Le plafond fraichement repeint en jaunes citron s’est affaissé sur nous dans un vacarme infernal et un nuage opaque de poussière. Un instant, j’ai pensé à un attentat, une explosion nucléaire, la fin du monde puis mon crâne a explosé et j’ai perdu conscience. J’ai rouvert les yeux dans l’obscurité, coincé sous un amas de débris, allongé à côté de lui. Un gros bloc de ciment écrase ma jambe gauche et son abdomen. Je ne peux pas bouger mais je n’ai pas mal. Lui souffre terriblement, j’entends sa respiration saccadée mais il reste calme, il me rassure dans un mauvais français. S’il n’était pas là je serais déjà mort d’épouvante. Depuis ma crise d’angoisse, il me tient, il ne lâche pas ma main. Je ne sais pas ce qui lui donne cette force dans l’adversité, sa religion ou les vicissitudes de la vie. Cela fait maintenant plusieurs heures que nous survivons tous les deux dans une bulle miraculeuse sous le pilier en béton qui nous a sauvés mais je sens que l’air s’épuise lentement. Je serre les dents pour ne pas gémir, pour ne pas hurler, je voudrais tant avoir son courage. Je suis tellement terrifié que par moment je crois que je préfèrerais être déjà mort. Et j’ai conscience que mon compagnon d’infortune s’affaiblit de minute en minute, il ne faut pas qu’il m’abandonne, j’ai besoin qu’il continue à me rassurer, à me dire qu’ils vont nous trouver, à prier, à chantonner ses chansons de là-bas. Pourvu qu’il tienne ma main jusqu’au bout. J’aimerais tant revoir la lumière du jour et j’ai encore tant de choses à faire maintenant que je connais la valeur de la vie, maintenant que j’ai changé mon regard sur l’autre. Je dois continuer à espérer. Mon Dieu, aidez-moi, ne m’oubliez pas comme je vous ai oublié durant toutes ces longues années.

Il faut que je lui parle encore. Il a tellement peur, il n’a pas confiance, il n’a pas la chance d’être musulman. J’ai mal, j’ai tant de mal à respirer, c’est peut-être la fin mais je ne crains rien, Allah me protège. J’aurais voulu vivre sur cette terre encore pour voir grandir mes enfants, surtout la petite Leila. C’est pour eux que j’ai quitté le bled. J’avais un bon travail en Syrie mais pour eux j’aurais accepté de faire n’importe quoi. Mes petits grandiront en France, ils auront leur chance. Le soleil de là-bas me manque bien sûr surtout ici dans ce noir absolu et peut-être éternel. Mais lui, malgré son beau costume, il est plus effrayé que moi, alors je le rassure. Je lui dis que nous avons eu de la chance, qu’on nous cherche, qu’on va nous trouver. Je lui chante des psaumes, des airs de là-bas. J’ai toujours eu une belle voix, une voix qui berce mais elle s’éteint et mes forces s’amenuisent. Il faut que je tienne, sans moi il va abandonner. Je l’ai croisé souvent quand j’étais affairé au nettoyage ou aux poubelles. Il ne me regardait pas, je ne comptais pas, dans sa vie j’étais transparent mais ça m’est égal. C’est mon devoir de l’aider et j’aime la France, elle nous a accueillis, elle nous a sauvés. Un jour mes enfants seront médecins, professeurs, un jour ils seront heureux et ils retourneront en Syrie découvrir leurs racines si c’est à nouveau possible. Je serai toujours reconnaissant à ce pays qui nous nourrit mais sans moi que va devenir ma famille? Je crois que je vais m’endormir, ma poitrine est tellement douloureuse, je n’arrive presque plus à respirer. Il me parle, il serre ma main mais je n’ai plus la force de lui répondre. Je lutte, je ne veux pas baisser les bras, les secours vont arriver. Que le ciel m’entende. Inch Allah.

Comme un nouveau séisme, le vacarme du bulldozer brise le silence trop lourd. On appelle, on entend leurs gémissements, leurs cris étouffés, on arrive et soudain, la lumière du jour s’immisce dans leur monde spectral. L’espoir renait et la douleur ressurgit. Toujours main dans la main les deux hommes échangent un premier et long regard. Ils savent qu’ils sont liés pour la vie, qu’ils sortiront à la fois blessés et grandis de ces moments terribles. Quoiqu’il arrive, leur vie ne sera plus jamais la même. Alors, ils remercient le ciel en silence et, sous leur maquillage blafard, ils échangent un premier et pâle sourire.