Laurent Eichbaum - Destin


Valéry,

Tu seras sans doute étonné du ton direct et familier employé à ton égard mais sache tout d’abord que j’ai l’habitude de tutoyer les morts. Ensuite, il me plaît de ramener à la deuxième personne du singulier celui qui aura sa vie durant tenté de faire passer sa suffisance pour l’incarnation d’une solennité nécessaire, pourtant héritée des temps anciens. Surtout, tu t’es tant adressé à moi par la petite lucarne sans que je puisse jamais te répondre qu’il me faut enfin te retourner la pareille.

Valéry, donc, je te dois l’une de mes premières joies d’adulte. J’avais vingt ans. En ce dimanche bercé par la douceur de mai, caressé par un soleil bienveillant, je regagnai la capitale avant la fin du jour pour accomplir mon devoir, pour jouir, surtout, du droit inouï d’agir sur le cours des choses et de prendre pour la première fois ma place dans la marche du monde. Je ne crois pas t’en être redevable. Le peuple aspirait depuis longtemps à l’abaissement de la majorité à dix-huit ans. Tes godillots parlementaires n’auront fait que se soumettre à la pression du corps social, cinq ans après l’Allemagne, quatre ans après le Royaume-Uni. Comme ils l’avaient fait pour l’IVG, approuvé alors par trois français sur quatre. Les jours précédant cette journée lumineuse, une pensée obsédante occupait mon esprit : je redoutais par-dessus tout d’apprendre ta disparition prématurée avant d’avoir pu œuvrer à ta perte. Il me fallait participer à ton éviction. Je voulais en être. Je voulais pouvoir affirmer par la suite ma contribution à la fin du règne d’un faux démocrate, d’un comparse de dictateurs africains, d’un profiteur éhonté du pouvoir œuvrant au profit d’une caste de privilégiés, d’un impuissant à conjurer les maux de l’époque, bref, d’un usurpateur imbu de lui-même et méprisant. Tu incarnais tout ce qu’un jeune homme à l’esprit libre peut abhorrer. Mon unique objectif était de te défaire car, curieusement, l’Autre m’indifférait et ses chants ne m’attiraient guère.

En soirée, peu avant vingt heures, je livrais à distance et par la pensée un combat cérébral qui inondait mon front et mon dos d’une sueur nouvelle. Je tenais l’issue du scrutin pour l’enjeu d’un combat personnel. C’était moi contre toi. Pris d’une fringale subite, je préparai sans y penser un plat de spaghetti que j’avalai à la hâte, les yeux rivés sur l’écran. Dans un instant, l’un de nous sortirait vainqueur. Dans un instant je maudirais la Terre entière et je retournerais à ma lutte souterraine pour les sept années à venir ou bien tu ne serais plus rien et je serais tout.

Valéry, j’ai lu dans tes yeux l’incompréhension, la sidération fardée sous une fausse assurance, la vexation d’un prince abandonné de tous et j’ai exulté. Intérieurement. Secrètement. Sans rien laisser paraître. Fêter ton échec t’aurait encore habillé dune importance que tu ne méritais pas. Les jours suivants, à l’occasion des rencontres improvisées entre étudiants, je me suis tu, j’ai refusé de prononcer ton nom, d’évoquer ta personne, de commenter tes fautes. J’ai refusé à ta personne le pouvoir d’occuper mon esprit. Je te voulais anéanti.

Ne me crois pas redevable du plaisir suscité par ta défaite. Tu n’as même pas été mon adversaire. Ce jour-là, mon train prit du retard et j’arrivai trop tard pour voter. Non, tu n’étais qu’un prétexte à mon désir de justice. Mais j’ai déjà consacré trop de temps à ton sujet et il est temps pour moi de conclure. Je n’utiliserai pas ces mots nobles que ta suffisance aura réussi à rendre grotesques : « Au revoir » sonnerait d’ailleurs comme une promesse. J’achèverai donc cette diatribe par un non lieu, un espace de vacuité conforme à ton destin.