Pierrette C. - Moi je ne dis rien...

De la matinée de ce jour ensoleillé de septembre, je n'ai qu'un souvenir vague.

Au centre médico psychologique où je travaillais, j’avais reçu des enfants, leur famille, fait passer un test ou bien lu une histoire dans « j’aime lire» où« belles histoires», participé à une réunion... L’atmosphère du lieu était rassurante, ambiance feutrée, portes capitonnées qui ne claquaient jamais, nos pas dans l'escalier, nos désaccords, semblaient étouffés par l’épaisse moquette qui recouvrait tout. L'extérieur et son agitation n’entraient pas dans cet endroit, sauf peut-être dans la parole où les dessins des enfants. Chut ! Secret professionnel !

L'après-midi s'annonçait sans surprise et routinier, une journée ordinaire.

A mon entrée dans l'établissement vers 14heures trente, je croisai Thuria la femme de ménage, triste et grincheuse comme à son habitude, elle répondit sans enthousiasme à mon bonjour, et afficha une mine d'enterrement levant les yeux au ciel en réponse à mon habituel « ça va ?»

Expression qu'elle prolongea obligeamment par : « Vous verrez bien quand vous rentrerez chez vous, moi je ne dis rien!» Moi non plus, je n'ajoutai rien. De cet échange ne me restait qu'une légère inquiétude mêlée de curiosité. « Vivement ce soir !»

Je rentrais toujours chez moi à pied vers 18 heures, en traversant le Parc de Blossac. J'aimais marcher à grandes enjambées le long de l’allée principale sous les grands arbres silencieux et protecteurs, traverser la roseraie désuète et parfumée comme une vielle demoiselle, écouter en passant la volière roucoulante et jacassante de plumages et de ramages, un fouillis de couleurs, une symphonie joyeuse et criarde, un voyage dans les images, les sons, les odeurs. J’allais retrouver ma maison, mes enfants, le confort de mon vieux canapé. Il y a des moments comme ça, des instants de bonheur, j’étais insouciante ce soir-là, oublieuse des autres bruits et calfeutrée dans mes habitudes.

Fin du moment d'insouciance heureuse, le son de la télé allumée me parvint dès l'entrée, à coup sur les enfants, une fois de plus seraient vautrés devant le poste au lieu de faire leurs devoirs! Je déboulai dans le salon.

Une incroyable image occupait l'écran, fascinante, obscène, ouvrant à tous les vents les fenêtres de mon esprit tranquille, faisant claquer les portes de ma sérénité, heurtant de plein fouet la platitude du train-train quotidien.

Une seule chose me semblait alors possible : REGARDER REGARDER REGARDER encore, sans savoir ce que j'éprouvais réellement, regarder regarder regarder encore. L'image restait une image presque belle, et stupide. Ces deux blocs m'étaient indifférents, la fumée qui en sortait était grotesque et spectaculaire comme dans un film. Je ne pensais rien. Je ne ressentais rien.

Il était déjà 14heures chez nous quand la nouvelle était tombée, oui, tombée ! Elle nous était tombée dessus, les tours de Manhattan étaient tombées sur le monde. Les roses étaient mortes, Les oiseaux étaient devenus fous

Et Thuria avait su « ménager » la surprise !