Valérie Weber - L'autre

le cauchemar de Füssli

42– l’Autre

Il ne m’a pas laissé regarder. Allongée sur un lit invisible, j’ai projeté mes bras au-dessus de ma tête, abandonnés comme dans le sommeil. Et lui, il s’est assis sur ma poitrine. Trop lourd, trop volumineux. Sa tête grimaçante, sa peau nue tannée, ses yeux rouges dépourvus de cils. J’avais du mal à respirer. Il a dit : non, non, non. En se tenant le visage de la main gauche. Pensif. Le regard perdu au loin. J’ai voulu bouger, me débarrasser de lui. Impossible. Le moindre mouvement l’incitait à peser davantage. Presque sans rien faire.

J’ai redressé la tête pour tenter d’apercevoir les images derrière lui. Je me suis contorsionnée pour parvenir à me positionner dans l’axe. Rien à faire. J’ai attendu. Je me suis détendue. Rattrapée par le sommeil que j’avais imité. Des rêves sont venus très vite. Il avait enfin disparu. Je pouvais apercevoir autour de moi une étendue de marguerites, du blé mur à perte de vue. Un cheval gris et aveugle souriait comme un damné. De la neige tombait en flocons légers. J’ai ouvert la bouche sans vraiment le vouloir. Pour les avaler. La brûlure était intolérable.

Le réveil brutal m’a remis en présence de l’Autre. Toujours là, dans la même position. J’ai tenté de ramener mes bras le long de mon corps endoloris, les muscles des épaules tendus, sur le point de rompre. Il m’a semblé nager dans le sable. Mes jambes pédalaient avec lenteur. Puis il s’est évanoui. Disparu, d’un coup.

Je me suis levée. Je me suis découverte habillée de blanc, une longue robe fluide irritait mes chevilles. Après quelques pas en apesanteur, j’ai approché de la fenêtre. La rue était vide, l’après-midi touchait à sa fin. Le bleu impudique du ciel avait banni le gris, le blanc et le noir. Dans mes yeux, la Voie Lactée affichait sa traine infinie pendant que dans mon cœur, des bombes lancées à pleine vitesse déchiraient les tissus du myocarde. A plusieurs reprises. Une explosion répétée a fini par arracher la peau de mes côtes. Un trou béait dans ma poitrine.

Je me suis effondrée. Lentement. Des cheveux, des fragments de peau, les ongles de mes doigts, les petits os de mon nez. Quand tout a été répandu sur les lames claires du plancher, il a claudiqué vers mes restes avec détermination. Puis il a repris sa place sur les miettes de mon corps meurtri. Il a posé sa tête dans sa main. Pensif. La Voie Lactée s’est éteinte au milieu du cristallin de mes yeux morts.

Il était revenu ce 11 septembre 2001. Le spectre de ma peur.