Bénédicte - Fredaine - Liberté

N°43B Liberté ?

Pour une nouvelle, c’est une nouvelle ! Une dépêche de l’AFP reprise aussitôt par tous les médias, commentée par des millions d’individus sur les réseaux sociaux, informe la population française de la mise en application de la loi européenne n° EU 2059.424 à effet du premier janvier 2060. Cette loi, complétée par les articles EU 2059 425 et 426 concerne l’adaptation de l’agriculture face à la montée des eaux.

« Bon, d’accord, c’est inéluctable, le climat change que ce soit de notre faute ou non, il faut le constater, et vivre en conséquence, songe Léonie à la lecture de la nouvelle. La terre ne nous a pas attendus pour évoluer, passer des glaces aux déserts et inversement… Mais pourquoi consacrer la totalité des sols à la production de céréales, au traitement de nos besoins élémentaires en protéines par l’industrie alimentaire, pourquoi construire des usines à reproduction d’insectes pour nous nourrir ? Et pourquoi des cultures extensives de légumes à grand renfort d’engrais dévastateurs pour la santé de l’homme, des animaux et même de la flore ? Pourquoi supprimer notre magnifique bétail, ces bêtes indispensables à l’équilibre de notre alimentation, depuis la nuit des temps ? »

Léonie est indignée. Depuis plus de vingt ans, elle est un membre très actif d’une association qui regroupe les agriculteurs de la région et de plusieurs pays européens ; elle se bat contre les stupidités que les gouvernements divers émettent… dans le seul but d’être élus. Oui, élus par les citoyens de grandes villes, ceux que les vidéos enchanteresses du net montrent se rendant à leur bureau à bicyclette sous un soleil toujours éclatant ! On voit bien qu’ils ne mettent jamais le nez dehors, ces gens-là. Pour elle, les dirigeants européens, malgré les apparences, ne font pas face à la montée des eaux, ils sont tous atteints d’un véganisme aigu. Voilà leur problème !

Léonie a hérité du prénom de son arrière-grand-mère et du tempérament obstiné de sa famille. Elle a décidé de poursuivre l’exploitation agricole familiale dans la tradition, avec veaux, vaches, cochons, couvées, tout ce qu’il faut pour nourrir convenablement le citoyen. Avec potager aussi et verger, en alternant avec intelligence les différentes ressources. Aujourd’hui, elle a décidé d’être hermétique à tous ces discours de personnes qui ne connaissent que la moquette épaisse de leur bureau climatisé hiver comme été.

Pourtant la rumeur gronde. Dans le village, on commence à prendre parti pour ou contre l’application de ces règlementations extrêmes. Une réunion publique s’est improvisée dans la salle des fêtes autour de cette législation nouvelle.

— A la réflexion, on serait bien bête de continuer à s’échiner, courbé sur la terre… pourquoi donc ne pas profiter des subventions octroyées pour aider à la reconversion, insinuent quelques-uns.

Léonie refuse en bloc d’obtempérer. Ceux qui apprécient tellement ses bons œufs frais du matin, l’informent de la progression fulgurante des contrôles exercés par des fonctionnaires sans aucun état d’âme.

— Ils arrivent dans votre exploitation sans prévenir, ils constatent, ils font un rapport et une semaine plus tard, ils vous expulsent sans ménagement si vous n‘avez pas exécuté leurs consignes dans les délais impartis.

— Leur visage n’exprime rien, ajoute son voisin Gaspard assis à la table de la salle, un verre de cidre à la main. Pensez-donc, Léonie, même Choupette votre chienne adorée devra disparaître ! Ils ne veulent plus d’animaux, plus de prairies, plus de vaches, plus rien. A croire que les animaux font monter les eaux… Moi, je dis qu’ils sont tous fous, là-bas dans leurs bureaux ! Et qu’est-ce qu’on va manger ? A la place de la bonne viande rouge, ils nous proposent des insectes… Oui, ils construisent partout des usines à engraisser les insectes. Vous ne saviez pas ? Regardez là-bas, chez le père Eugène, c’est pas une maison pour son fils qu’il construit ! C’est un engraisseur à insectes ! Et les insectes, c’est de la viande ça ? En tout cas c’est pas du gazon, ni de l’herbe à vache, ça se saurait ! Ils ont même décidé que les insectes à maturité devront être emportés à des cadences définies à la coopérative dont on dépend pour alimenter les usines de transformation de ces bestioles, mises en conserves. Et pour les légumes, c’est pas mieux … Le parcours de chaque produit est repéré. Vos belles courges là-bas, vous pouvez les jeter, elles ne sont pas aux normes ! A dater du premier janvier tous les légumes doivent pousser sous bâche référence BA45.39.112 ou sous serre référence VE446.798.12. Dites, Léonie, vos ne lisez pas vos messages le matin ? Et la radio, vous n’écoutez pas non plus ? Chez nous, la télévision nous dicte à longueur de journée ce qu’il faut croire, penser, faire… »

Eh bien non, Léonie ne fait pas tout cela. Elle refuse de regarder les visages blafards de la télévision. Elle déteste les réseaux dits sociaux, elle les fuit, et sa radio est en panne, pour son plus grand bonheur. Cette fois, la brave femme tombe des nues. Elle a tout essayé. Depuis vingt ans elle est membre de cette association qui défend la diversité et l’équilibre des ressources naturelles. Leur association est même représentée au Parlement européen ! Alors, à quoi servent-ils, ces pantins ?

Elle tient tête, elle s’arque boute sur la ferme qu’elle a reçue, telle qu’elle la fait vivre depuis le décès du Père en 2050, suivi de si peu par celui de la Mère. Née en 2030, elle avait vingt ans à l’époque, elle venait de se marier et tous les deux, le gars François et elle, sans se poser de question, ils ont repris la ferme, par respect pour le travail passé, par souci de bien faire, presque par habitude pourrait-on dire. Et voici qu’aujourd’hui tout est remis en cause par des fonctionnaires qui ne connaissent rien à la terre ?

— Ah oui, qu’il vienne votre fonctionnaire, je lui ferai arracher les poireaux, je lui ferai traire mes vaches à la main, à l’ancienne, exprès ! Assis sur un petit trépied enfoncé dans la paille souillée, le seau bien serré entre les genoux et la tête appuyée sur le ventre de la Marguerite consentante, heureuse qu’on la débarrasse de ce lait généreux. Au moins ce gars-là, il verra ce que c’est que la vraie nature. Pas celle des photos, des « vidéos » qu’on leur passe en boucle ! Ces fonctionnaires sont intoxiqués, lamentables. Ont-ils même écouté le chant d’un oiseau avant de le supprimer ? Car il faudra bien les supprimer eux aussi, les oiseaux, ce sont des animaux qui aiment bien picorer les insectes !

Malgré cette réunion houleuse à la salle des fêtes, Léonie persiste. C’est une rebelle. Cependant, elle s’inquiète le soir lorsqu’elle câline Choupette. Elle aura des ennuis si elle n’agit pas. Les nouvelles sont angoissantes. Une de ses cousines en sanglots lui a téléphoné de l’autre bout de la France pour lui raconter que tout son bétail avait été embarqué par les hommes des Autorités en une demi-journée : destination l’abattoir pour faire de l’engrais ! Quant à Carlotta, son amie italienne qui habitait Murano, elle a été transférée dans un gymnase pour échapper à l’envahissement des eaux. Plus de maison, plus de métier. Après une longue attente, elle a été affectée à l’entretien d’une sorte d’HLM dans les Abruzzes en échange du prix de son logement. Adieu le travail du verre qu’elle aimait tant, adieu la création de ces merveilleux objets connus du monde entier. Les hommes en gris l’ont affectée au ménage des escaliers… On lui a promis un emploi qualifié dans la mise en boîte des insectes sélectionnés, triés sur le volet. De bons gros insectes de qualité lui avait-on dit. Belle perspective !

Alors Léonie et son association ont décidé de s’opposer une fois encore à cette dictature de l’administration. Leur association revendique par écrit le droit de pratiquer librement l’élevage qui leur semble bon, de cultiver les fruits et légumes qui rendent bien sur leurs terres respectives. Ils réclament tout simplement la liberté de produire ce dont les humains ont besoin pour s’alimenter, sans les centrales agro-alimentaires. Ils mettent en garde contre la fragilité de la monoculture qu’une seule maladie suffit à détruire ; de même qu’un doryphore peut anéantir toute une récolte de pommes de terre… Dans ces cas, de quoi se nourriront les citoyens ? Léonie est sans illusion, ils ne recevront probablement jamais de réponse.

On leur avait déjà « fait le coup » autrefois, avec l’énergie renouvelable qui devait impérativement se substituer à l’énergie fossile dans les années 2010 et même auparavant. Mais pas de vent, pas d’électricité. Pas de soleil, pas d’électricité. On était revenu au bon vieux charbon, bien polluant, mais efficace … tant qu’il y en avait à extraire. Puis au nucléaire, en centrales plus petites, peut-être, que les grandes initiatives du siècle précédent, mais toujours efficaces, toujours propres. Alors ? Qui croire ? Faut-il cette fois-ci se laisser faire ? Chat échaudé craint l’eau froide, disait sa grand-mère…

Las, Léonie ne sait pas encore que la montée des eaux a été accompagnée de la montée du génie malfaisant des Autorités dominantes. Peut-elle imaginer que lors de cette réunion, considérée comme subversive par les Autorités, une puce a été inoculée à chacun des participants lors de la vérification de leur état sanitaire à l’entrée de la salle afin de les espionner, les repérer, intercepter leurs pensées ?

Quelques jours plus tard, alors qu’elle ouvre le poulailler de bon matin en appelant ses volailles aux plumes dorées dans le soleil, elle voit une camionnette grise s’arrêter dans la cour de sa ferme. Des hommes en gris en descendent, ils semblent sans visage tant leur regard est inexpressif sous leur chapeau noir au large bord. Ils déclarent venir en inspection, sur ordre du Comité. Quel Comité ? Ils ne répondent pas, et sans façon pénètrent dans sa maison. Indignée elle leur emboîte le pas. Ils sont venus lui signifier que sans mise aux nouvelles normes dans les dix jours à venir, ils feront raser la ferme et emporter tout son bétail. Seul, l’emplacement du potager sera conservé pour être agrandi : il sera remplacé par plusieurs hectares de culture intensive de betterave. Puis ils repartent après avoir répertorié en détail les animaux de la ferme.

Léonie et François sont atterrés. Ils avaient prévu pour leurs vieux jours d’habiter dans la maison héritée de la Mère, au bord de la mer. Mais les flots ont tout englouti, la maison a totalement disparu. Alors : plus de ferme, plus de maison, plus de travail : que vont-ils devenir ?

Ils sont jeunes encore et, de longue date, ils caressent un rêve en commun. Cette fois, c’est décidé : ils vont quitter l’Europe. Elle les déçoit, l’Europe, elle ne laisse plus de place à l’initiative, elle les paralyse, les laisse au bord du chemin, impuissants. Elle n’est plus qu’un morceau de vieux continent. Les guerres l’avaient dévastée cette vieille Europe, elle s’en était plus au moins remise. La mer l’a envahie, voici qu’elle périclite sous la coupe de l’incompétence de ses dirigeants. Les Autorités et leurs divers Comités sont incapables de gérer intelligemment cette crise climatique.

Avoir combattu comme Léonie et François l’ont fait pendant des années n’aura servi à rien. Ils se louent de n’avoir pas voulu d’enfants car, au moins, ils ne laisseront pas de malheureux derrière eux. Ils partent vivre en Amérique du Sud. Là-bas, en Argentine peut-être car ils en comprennent la langue, ils commenceront une nouvelle vie, loin des contraintes stupides des Autorités européennes. Sans doute trouveront-ils d’autres contraintes surprenantes dans ces contrées, mais peu importe. Ils refusent de vivre espionnés par des ordinateurs. Ils ne seront pas les sujets de Big Brother.

Pour fuir plus vite, avant le retour de ces hommes en gris, ils prennent l’avion. L’appareil survole de mornes étendues, sans âme aucune. Et pourtant c’est bien la terre de France que Léonie a sous les yeux ! Elle ne reconnait rien. Seuls quelques monuments sont identifiables, dominant des espaces immenses, monochromes, striés par les roues des puissantes machines qui tentent d’arracher à la terre ses ressources trafiquées. Pas de prairies, seulement des cultures jaunasses désertes, dévorant de plus en plus les forêts. Et des villes serrées, denses, comme recroquevillées sur elles-mêmes. Cette vision lugubre est interrompue par la traversée d’un nuage opaque émanant de longues cheminées dressées de loin en loin, ce sont les usines à insectes. Ce spectacle désolant, ils ne peuvent le supporter.

Enfin, l’Atlantique s’ouvre largement devant leur regard émerveillé, ils volent vers l’Ouest, vers le couchant mordoré qu’ils accompagneront pendant de longs moments, en quête de liberté.