Corinne LN - Cléopâtre

CLEOPÂTRE

La voix gutturale du réveil matin fait tressaillir les murs glabres de la chambre. Le store se lève implacablement sur une belle journée. Célia ouvre d’immenses yeux noirs désabusés, elle sait ce qui l’attend, elle doit se glisser hors de sa bulle et se préparer pour un jogging interminable. Entre huit et neuf heures du matin, tous les occupants des immeubles alentour tournent inlassablement autour d’un lac étroit peuplé de cygnes et de canards et cerné par des champs d’éoliennes monumentales. Certains piquent des sprints, d’autres trottinent à petites foulée, les anciens déambulent à leur rythme et les caméras campées dans les vieux chênes surveillent attentivement que tout ce petit monde ne faiblisse pas. Depuis la grande montée des eaux, sur le continent européen prendre soin de sa santé est une nécessité et une obligation. Il faut bouger, respirer, se nourrir sainement et surtout prévenir tout risque d’épidémie. Chacun doit se soumettre à une téléconsultation médicale une fois par mois avec pesée, prise de température et une flopée de questions indiscrètes. Tout est notifié dans les dossiers médicaux et conditionne le précieux Pass Sanitaire qui permet de s’évader de temps en temps. Au moindre malaise, au moindre symptôme, les gens sont confinés à domicile et, depuis peu, à partir de soixante ans on peut choisir de mettre fin à ses jours en cas d’impotence ou de déficience même bénigne. L’euthanasie si elle n’est pas conseillée est rentrée dans les mœurs.

Le coquet deux-pièces en rez-de-jardin de Célia donne sur le parc comme la plus-part des immeubles environnants construits selon des normes drastiques sur les ruines d’anciens HLM, coiffés de panneaux solaires de dernière génération et truffés de micros et de vidéosurveillance jusque dans les appartements. Pour rendre visite à un proche ou pour une simple rencontre amoureuse, il faut obtenir une autorisation auprès des autorités locales car l’état veut éviter tout risque de procréation non programmée. Les deux tiers de la surface du globe sont désormais recouverts par les flots et l’Europe miraculeusement indemne n’est pas extensible, sa survie dépend de la gestion minutieuse du nombre d’habitants et la sélection est drastique. Célia sait qu’elle n’aura pas d’enfant car elle souffre d’une légère malformation cardiaque qui pourrait être héréditaire.

Après un petit déjeuner calibré, sans une once de sucre mais bourré de vitamines, elle doit écouter soigneusement les recommandations personnalisées émises par le gouvernement central, une intrusion dans son intimité qui la fait toujours frémir. Puis débute une journée de télétravail assidu sur les murs opalescents du salon. Le télétravail est la règle pour ne pas polluer ce qu’il reste de la planète et tous les déplacements autres qu’à pied, en vélo ou en trottinette sont prohibés en dehors du weekend et sévèrement encadrés. Au nom de l’écologie et du protectionnisme, l’Europe a sombré dans l’hyper contrôle. La culture en pâtit également, pour le bien-être général, il faut mettre une croix sur l’histoire et ses excès. Bon nombre de films et livres anciens sont prohibés pour ne pas faire fantasmer les nostalgiques. Célia secoue ses courtes boucles brunes. A trente-cinq ans, elle réalise parfaitement qu’il sera difficile de donner un sens à sa vie alors que la vie elle-même n’a plus de sens. Le mot liberté est définitivement obsolète.

Pourtant la jeune femme a trouvé une échappatoire à cette rituelle morosité. Tous les soirs elle descend sous terre, c’est là qu’elle retrouve une raison de vivre et qu’elle se sent enfin utile. Tout a commencé il y a bientôt dix ans juste après le grand massacre, une abomination. En deux mille quatre-vingt-dix, au nom de la sacrosainte écologie, le gouvernement décrète que les animaux carnivores n’ont plus le droit de vie sur la planète. Après l’extermination des renards et des blaireaux, les propriétaires d’animaux domestiques ont le choix, ils peuvent tuer leurs compagnons eux-mêmes avec des pilules distribuées gratuitement. Faute de quoi la milice tire à vue sur les chiens et les chats sans compter une amende dissuasive pour les récalcitrants assortie de trois années de prison. La révolte éclate, vite réprimée et le sang et les larmes coulent. Pendant des semaines, une chape de plomb plane sur les rues, les jardins et les campagnes mais le temps fait son œuvre comme toujours et la vie reprend son cours.

Un matin d’été alors que la colère gronde encore, Célia se trouve dans sa salle de bain, un des rares endroits où l’œil de Bruxelles ne se faufile pas, et elle entend, de faibles miaulements désespérés là, juste sous ses pieds. Avec un outillage improvisé et beaucoup d’efforts et de patience, elle réussit tant bien que mal à dessouder une dalle du sol et découvre un étroit passage, une oubliette qui donne sur le vide et l’obscurité. Les miaulements redoublent d’intensité et Célia ne peut pas résister à cette détresse. Intrépide, elle s’arme d’une torche et, accrochée à une rangée de serviettes de douche nouées les uns aux autres, elle se laisse glisser. A peine trois mètres plus bas, elle se retrouve dans ce qui s’avère être le dédale des anciennes caves du vieux HLM. Une jeune chatte tigrée suivie de deux adorables chatons se jette dans ses jambes et se frotte amoureusement contre ses mollets. Célia fond instantanément pour la belle Cléopâtre ainsi baptisée à cause de ses larges yeux verts en amande et son joli nez abyssin. Les chatons garderont un pelage très clair, comme deux pâles copies, faute d’exposition au rayonnement solaire.

Chaque soir Célia soulève la trappe dissimulée sous un large tapis de bain pour aller abreuver et câliner Cléopâtre et sa descendance. Il lui suffit de suivre un long couloir pour accéder aux rangées de caves miraculeusement préservées. Ellesait qu’elle risque gros mais pour rien au monde, elle n’abandonnerait ses protégées. Ces expéditions souterraines sont sa soupape de sécurité, sa bouffée d’oxygène. Et quand Cléopâtre, Amenâa et Abina se laissent câliner en ronronnant, elle oublie tous les risques et les désagréments. Avec un peu d’eau fraiche, une température constante et une nourriture abondante car les souris et autre petits mammifères prolifèrent les félins se portent à merveille et semblent se contenter de sa visite quotidienne et de l’affection qu’elle leur porte.

Pour son plus grand bonheur, dans les caves abandonnées, Célia va de surprise en surprise. Elle tombe sur un escabeau rouillé qui lui servira d’échelle pour ses expéditions, un coffre rempli de livres qui feraient hurler le pouvoir actuel, des vélos sans aucune assistance, des caisses de vin madérisé et bien d’autres choses. Mais son plus grand plaisir consiste à feuilleter sans relâche une collection d’albums photo à peine jaunis qui respirent le bonheur familial et la joie de vivre et lui donnent tout à la fois envie de pleurer sur le passé et d’avoir foi en l’avenir.