Dominique Olsenn - Les oiseaux

Je vais mourir. Je suis déjà en train de mourir. Inéluctable. Prévisible.

Je ne sais pourquoi je suis la dernière survivante de l’île. Autour de moi, tout est mort. Calciné, desséché. Chaque jour le soleil se rapproche un peu plus de la Terre. Avant de mourir, un astronome m’a expliqué les éruptions solaires massives, les fluctuations d’orbite, la sécheresse généralisée et tant d’autres choses. Je n’ai pas tout compris ni tout retenu. Une seule chose s’est gravée dans ma mémoire. « La mort et la disparition de tout ce qui vit sont proches. Rien ni personne ne survivra. La Terre elle-même sera pulvérisée, effacée… » m’a-t-il soupiré avant de fermer les yeux.

Sur l’île-conservatoire, plus un bruit, plus un mouvement, plus d’électricité ni de communications avec le continent. Partout des cadavres. Toutes les espèces que nous avions réunies ici pour les faire revivre après des siècles parfois d’extinction, toutes sont à nouveau décimées, anéanties. Je suis la gardienne-soigneuse-vétérinaire de cette île créée par le Conseil Scientifique Souverain. Je veille sur nos oiseaux. Ou plutôt… je veillais ! Nous étions très spécialisés. Les scientifiques avaient « ressuscité » le Dodo, le Grand Pingouin, le Dronte de Rodrigues… nous attendions le Huia dimorphe… Notre île étant très éloignée du continent nous avons également pu « réanimer » des espèces volantes comme le moineau. Quel vacarme depuis leur arrivée ! Bavards impénitents, râleurs, querelleurs, mais également joyeux et vifs, ils animaient le ciel de leurs envolées agiles et peuplaient les arbres de leur activité incessante.

Maintenant, seul un silence total m’entoure. Isolée dans ce tunnel, dans l’ombre, je survis. Plus de nourriture depuis quatorze jours. Je me suis autorisée cinq gorgées d’eau par jour mais ma réserve touche à sa fin. Mes forces me quittent peu à peu. Je reste allongée sur le sol, moins chaud qu’un lit.

Guetter la mort n’est pas une occupation. Comment accepter de perdre les dernières heures de ma vie dans une attente stérile ?

Je ferme les yeux. Envie de rêver… non, envie de me souvenir ! Le visage de mon grand-père apparait sous mes paupières closes. Je souris à sa barbe qui me chatouillait lorsqu’il m’embrassait. Son chat, Flemmard, a sauté sur son épaule et le pousse du nez pour suggérer une balade. Le fumet d’une brioche qui grille pour le petit-déjeuner caresse l’air de son charme discret. Les rues de la ville luisent sous la pluie d’un printemps encore balbutiant. Les vagues d’une mer bleue lèchent avec nonchalance les roches rouges arrogantes qui font nichoir pour les mouettes. Au fond d’un jardin automnal, un liquidambar flamboie sans retenue. Une voix un peu grave mais charmeuse raconte ces légendes du 20ème siècle. Elles assurent qu’après leur mort, les âmes humaines s’envolent vers un endroit invisible pour habiter l’éternité et retrouver ceux disparus avant eux. Quelle sublime imagination ! Mourir pour naître à un ailleurs ! Comment résister à la tentation de la crédulité ?

Oui… ce serait cela mourir… ne pas renoncer ni perdre, mais espérer…