Françoise L. - Un parfum de sous-bois


Un parfum de sous bois.

Alix, peut partir tranquille, bientôt viendra un nouvel être, un espoir, une promesse. Cela fait si longtemps qu’elle n’a pas vu de ventre rond, elle y a posé ses mains délicatement. Il est venu s’y lover, il a légèrement frotté ses pieds puis s’est calé au creux de sa paume, tout doux. C’est bon de le sentir, aussi frais que la rosée du matin, la vie est là entre ses mains. Demain ou après demain sa mère le mettra au monde dans les cris, les larmes et la joie, une simple naissance. Elle n’y croyait plus. Voici bientôt vingt ans qu’elle s’était réfugiée dans cette colonie de proscrits. Au départ ils n’étaient qu’une poignée à vivre dans cette contrée reculée, zone blanche ignorée de toutes les antennes relais, invisible aux radars. Au fil des années leur nombre a augmenté.

Avec le dérèglement climatique les crues de la Sarthe ont inondé les plaines, créant ainsi au milieu de ses eaux un chapelet d’îles. Un village percheron s’est ainsi détaché, les déconnectés y ont trouvé refuge. Ils ont organisés leur résistance. Quelques experts en numérique ont brouillé les pistes, entourant le village d’un brouillard de pixels tel un trompe l’œil, les rendant ainsi indétectables.

Il faut dire qu’en 2040 le reste du monde est totalement sous contrôle. Après la pandémie, séismes, inondations et éruptions volcaniques se sont succédés en un cycle infernal. Terrorisés par ces catastrophes les hommes redoutent la nature, la moitié de la population mondiale souffre de dépression ou de troubles obsessionnels. Les GAFA qui tissaient leur toile depuis quelques décennies en ont profité, enfermant les villes dans d’immenses bulles hermétiques. Tout y est aseptisé, sécurisé, connecté, programmé, dématérialisé. A l’entrée de chaque zone urbaine un portique frontière contrôle tout individu. Il ne s’agit plus de reconnaissance faciale, mais de code génétique. Un simple prélèvement salivaire effectué par un robot suffit à connaître le génome de chaque entrant. En 2040 la séquence ADN de tout humain est enregistrée dans une grande banque centrale, dés la vie intra-utérine. Il est analysé, décrypté par une cohorte de généticiens. Certains embryons ne verront jamais le jour, leurs cellules régénèrent le corps des dirigeants. Les nouveaux nés seront élevés en pouponnière, les filles d’un coté, les garçons de l’autre. Chaque année l’enfant sera évalué par des thérapeutes de toute sortes, sa condition physique et son développent psychomoteur scrutés de très près. Un niveau éducatif sera programmé pour chacun. Ainsi à l’âge de six ans leur place d’adulte dans la société est assignée, déterminée, personne ne peut s’y soustraire.

Pendant longtemps Alix a travaillé à ce programme, elle a cru participer ainsi à l’élaboration d’un monde meilleur. Petit à petit elle en a perçu la perversité, la sélection drastique qui était faite, des sous hommes pour servir une élite. D’un coté la classe des basse-besogne habitant à la périphérie des villes, ensuite les reproducteurs logés dans d’immenses laboratoires tout blancs : donneurs de sperme ou d’ovocytes, mères porteuses, couveuses vitrées, nurses robotisées. (Toute conception humaine se produit in vitro, tout contact charnel est proscrit, toute gestation est rigoureusement contrôlée). En dernier lieu une multitude de citadins vit dans ce cocon sécuritaire. Tous ces individus travaillent pour le profit d’une élite mystérieuse et invisible. Chaque jour Alix observe la lente dégradation du lien humain, cela la désole : plus de croisement de regard, plus de froncement de sourcil, aucune main tendue, pas de frôlement, jamais de sourire et surtout pas de rire. Des êtres fantomatiques au visage lisse, inexpressif déambulent dans les artères de la cité, masqués, casqués, connectés, chacun dans son espace virtuel. Elle a de plus en plus de mal à distinguer les humains des robots, leurs différences s’amenuisent. Alix en a la nausée. Un soir de pleine lune, sans réfléchir elle part. Une fois, la porte de la ville franchie, elle arrache vivement ses codes dermiques et retire tout signe de reconnaissance. La voilà enfin libre, elle marche longtemps évitant les voies de passage. Au petit matin une forêt l’accueille, elle s’assoit au pied d’un grand chêne. Elle y respire l’arôme des sous bois, qu’elle aimait tant enfant, le vert tendre des fougères, le moelleux de la mousse, mélange unique de terre boisée, de feuilles séchées. Elle doit s’organiser, dormir le jour, se ravitailler le soir dans des fermes isolées et marcher la nuit, toujours vers l’ouest. Là où le soleil se couche, il semble exister un village d’irréductibles. Une nuit, au détour d’un chemin elle croise une troupe hétéroclite. Très vite elle fait connaissance, la petite équipe se dirige vers ce lieu de résistance, il n’est qu’à une journée de marche. Elle se joint à eux.

Ce village lui a tout de suite plu, les maisons aux toits d’ardoises, le pont enjambant la rivière, la petite chapelle cachée dans les bois. Elle a vieilli ici, heureuse et paisible. Demain un nouveau-né verra le jour, le monde n’est plus stérile, elle peut partir.

Françoise L.