44 - Silences (en ligne)

Pour cette 44 ème session d'atelier en ligne, je vous propose de participer ou de poursuivre le thème Silences, abordé ce week-end durant le stage d'écriture éponyme.. Les propositions A,C et D sont inédites, la proposition B est commune avec les participants au stage ce qui permettra de partager les textes de ceux qui le souhaitent.

Merci de m'adresser votre ou vos textes avant le lundi 25 octobre (par mail, en pièce jointe sur Word ou open office) vous pouvez accompagner votre envoi d'une image (jpeg) n'oubliez pas de spécifier la référence de votre proposition (A,B,C, ou D)

A bientôt

Sybille


« Entends ce bruit fin qui est continu, et qui est le silence. Écoute ce que l’on entend lorsque rien ne se fait entendre » ; ce bruit « couvre tout, ce sable du silence . . . Plus rien. Ce rien est immense aux oreilles… » Paul Valéry

Le silence dans son sens originel, est l'état de la personne qui s'abstient de parler. Actuellement, dans son sens le plus courant, c'est l'absence de bruit, c'est-à-dire de sons indésirables. Le silence absolu serait l'absence, impossible, de tout son audible.

Le silence n'est pas la simple absence de bruit. Il réside en nous, c’est notre citadelle intérieure, celle que de grands écrivains, penseurs, savants ont cultivée durant des siècles, le lieu intime d'où la parole émerge. (Alain Corbin – Histoire du silence)

A – L’effroi d’une nuit de silence

« Un faible et profond murmure entrait par les fenêtres, peuplait maintenant le silence revenu et faisait vivre sourdement autour de nous la chambre vide. L'espace que je sentais se creuser derrière moi me pesait ; je me levai d'un geste nerveux et marchai vers l'une des hautes baies ouvertes. La lune s'était levée. Le dôme des vapeurs s'élevait au-dessus de la lagune. Sur le front de mer, les premières façades de Maremma, blanchâtres et serrées, sortaient vaguement de l'ombre. La musique s'était tue dans les salons et une rumeur plus lointaine immobilisait ces faces de pierre. La flèche des sables fermait l'horizon d'une barre noire ; par la passe ouverte, les rouleaux de vagues gonflés par la marée déferlaient en paliers phosphorescents de neiges écumeuses, en degrés démesurés qui semblaient crouler théâtralement par saccades du cœur même de la nuit. Un crissement solennel montait des sables, et, comme la frange du tapis qui déborde d'un escalier de rêve, une nappe aveuglante venait se défroisser à mes pieds mêmes sur les eaux mortes.

Je sentis à mon épaule un léger contact, et, avant même de retourner la tête, je sus que la main de Vanessa s'y était appuyée. Je demeurai immobile. Le bras qui me frôlait tremblait de fièvre, et je compris que Vanessa avait peur ». Le rivage des Syrtes Julien Gracq

A – Proposition : Décrivez une nuit d’effroi et d’inquiétude d’attente (dans la nature ?) où le silence devient comme menaçant, inquiétant ou prépare l’irruption d’un événement, d’une annonce.

B – L’éducation du silence

Au XIXe siècle, l’apprentissage du silence s’effectuait dès l’école maternelle. La cloche, la sonnette rythment les temps de silence et de parole libre. Elles ordonnent le temps des repas, au réfectoire, et celui du repos, au dortoir. Les enfants, indique - t - on, doivent se taire en présence des adultes, surtout quand ceux - ci ont pris la parole. Des siècles durant, les serviteurs doivent se garder de parler sans y être invités par le maître.*

Le silence peut être un marqueur social comme en témoignaient les voyages en train autrefois, le silence des premières le bavardage, les pique-nique et les échanges dans les secondes classes. Au XIX siècle le bruit est « vulgaire ». A certaines heures, les gens éduqués parlent à voix basse… ils « chuchotent dans les lieux publics ou dans la rue. Je ne veux pas t’entendre ! Il ne faut jamais parler de soi - même et toujours éviter de se plaindre. *Extraits d’Alain Corbin dans « Histoire du Silence »

Ne pas oublier également que les injonctions : souffrir, accoucher en silence ne tiennent pas uniquement du social mais du respect de soi face « à la douleur de l’autre » … Dans certaines famille on offrait sa souffrance comme prière silencieuse.

Pour préparer la proposition qui suit, je choisis cet extrait d’Annie Ernaux : Ecrire la vie – La place.

« La salle de café toujours tiède, la radio en fond, le défilé des habitués de sept heures du matin à neuf heures du soir, avec les mots d’entrée rituels, comme les réponses. « Bonjour tout le monde -Bonjour tout seul. » Conversations : la pluie, les maladies, les morts, l’embauche, la sécheresse. Constatation des choses, chant alterné de l’évidence, avec, pour égayer, les plaisanteries rodées : « C’est le tort chez moi, à demain chef, à deux pieds… » (…) On ne peut pas être plus heureux qu’on est ».

B - Proposition Mémoire – Fond sonore, expressions, diktats, injonctions familiales ou religieuses, quel rôle a joué le silence dans votre éducation ? Dans votre enfance ? Musique ou pas ? laquelle ? Dans une écriture un peu à la manière d’Annie Ernaux, décrivez l’ambiance sonore dans laquelle vous avez vécu, les silences sereins ou contraints, le vacarme ou le joyeux tintamarre familial.

C - La geôle du silence

Neutralité, Censure, garder le silence, vœu de silence, répondre par le silence, le silence est aussi un instrument de pouvoir sur soi-même (ou sur les autres ?) Une défense face à l’impossibilité de se faire comprendre, d’être entendu.

Thérèse Desqueroux. De François Mauriac. Pour éviter le scandale et protéger les intérêts de leur fille, Bernard Desqueyroux, que sa femme Thérèse a tenté d'empoisonner, dépose de telle sorte qu'elle bénéficie d'un non-lieu. Enfermée dans la chambre, Thérèse tombe dans une prostration si complète que son mari, effrayé, ne sait plus quelle décision prendre. Dans ce livre envoûtant, François Mauriac a réussi un portrait de criminelle fascinant. La confession de Thérèse n’aura jamais lieu, l’aveu est impossible car Bernard est incapable de la comprendre. Les mots deviennent indicibles. Thérèse est rongée non par le remord mais par cette confession impossible.

« Et c'était le silence : le silence d'Argelouse ! Les gens qui ne connaissent pas cette lande perdue ne savent pas ce qu'est le silence : il cerne la maison, comme solidifié dans cette masse épaisse de forêt où rien ne vit, hors parfois une chouette ululante (nous croyons entendre, dans la nuit, le sanglot que nous retenions). » Extrait Thérèse Desqueroux

C- Proposition Imaginaire – Face au juge, au policier, au psychanalyste au parent ou conjoint qui le, la questionne ou attend sa réponse ou son explication, il ou elle a choisi de garder le silence. Pour préserver un secret, ne pas trahir, par peur de ne pas être compris, pour s’échapper tout simplement. Imaginez un personnage dans cette situation et construisez le dialogue ou le récit de ses silences.

D - Le silence primordial "avant la parole"

Le silence de Dieu face au déchaînement des malheurs du monde, n’est-il pas preuve de son inexistence ? Dans le cœur même de certains croyants le silence de Dieu provoque par instants une nuit de la foi. On en retrouve la trace dans la Bible. Déjà, dans le livre des Proverbes, il est écrit : « Alors ils m’appelleront, mais je ne répondrai pas. » Le livre des Lamentations est empreint de colère due à l’absence de la voix de Dieu qui se cache et qui semble ignorer la souffrance de son peuple. Isaïe se plaint : « Vraiment tu es un Dieu qui se cache. » Job clame une mise en accusation du Très-Haut. On lit dans le psaume 22 un cri qui sera repris plus tard dans les évangiles au moment de la crucifixion de Jésus : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné, insoucieux de me sauver, malgré les mots que je rugis ? Mon Dieu, le jour je t’appelle et tu ne réponds pas. »

Et ce sont les poètes enfin :

"S’il est vrai qu’au jardin sacré des Écritures,

Le Fils de l’Homme ait dit ce qu’on voit rapporté ;

Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,

Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté,

Le juste opposera le dédain à l’absence

Et ne répondra plus que par un froid silence

Au silence éternel de la Divinité."

Alfred de Vigny

"l’un des Poèmes barbares de Leconte de Lisle évoque le silence de la fin des temps :

Tourments, crimes, remords, sanglots désespérés,

Esprit et chair de l’homme, un jour vous vous tairez !

Tout se taira, dieux, rois, forçats et foules viles,

Le rauque grondement des bagnes et des villes,

Les bêtes des forêts, des monts et de la mer,

Ce qui vole et bondit et rampe en cet enfer,

Tout ce qui tremble et fuit, tout ce qui tue et mange,

Depuis le ver de terre écrasé dans la fange

Jusqu’à la foudre errant dans l’épaisseur des nuits !

D’un seul coup la nature interrompra ses bruits."

Leconte de Lisle

Proposition : Dans une langue épique ou poétique vous évoquerez l’aube des temps, le grand silence des commencements, l’avant Big-Bang, ce silence premier avant le fracas ou tous les autres silences… ou votre silence primordial… Vous êtes volontairement dans l’imaginaire, la démesure, la foi, le doute, le rêve ou le cauchemar et votre prose ou votre poésie épouse et suit vos impressions de ce monde "avant la parole" ou après...