44 - 4 textes de Dominique Olsenn

44c - En silence

Il ne dort pas. Ce qui l’attend demain le terrifie. Les questions auxquelles il lui faudra répondre. Les explications à donner. Les détails à éclaircir. Les justifications à chaque acte. Et l’horreur de leurs « pourquoi » ?

Comment expliquer ce qu’il ne comprend pas tout à fait lui-même ? Comment pourraient-ils, eux, les autres, comprendre leur « elle et lui » ?

Pourra-t-il leur raconter le soleil qui illuminait son regard à elle et le plongeait dans une paix extatique ? Comment expliquer le velouté de sa peau et son parfum citronné, là à la racine des cheveux ? Ont-ils le droit de savoir leurs deux corps entremêlés roulant dans le bateau ivre de leur chambre ?

Voudra-t-il avouer ce moment où un reflet dans une vitrine a poignardé sa vie ? Comment décrit-on une douleur ? A-t-elle une odeur, une couleur ? Quel bruit fait une confiance qui s’écroule ?

Se souviendra-t-il de chacun de ses gestes au bord du canal ? Le manche du couteau était-il noir ? A-t-il frappé son cœur puis sa gorge ? A-t-il découpé ses seins de nacre et saccagé le trésor de son sexe ?

Aucune parole n’éclaircira l’absence. Le silence sera son aveu. Ses derniers cadeaux à son amour fou, son amour de fou, son amour d’elle, son amour de lui avec elle.


44D - Dans les bras des silences

Tu m’as accueillie dans le gouffre de ton silence.

Mes mots résonnaient dans cet espace inconnu. Mes larmes l’irriguaient de leur flot abondant et brouillon.

Tu m’as apprivoisée de ton silence. Je m’y lovais peu à peu, confiante et rassurée.

Tu m’as attirée au sein de ton silence pour en éprouver les contours et en emprunter tous les chemins.

Tu as révélé la générosité du silence, sa profondeur et sa légèreté, l’essentiel qu’il emporte et transporte. Nous avons voyagé, main dans la main, dans tous les coins et recoins, tous les méandres de ses géographies infinies.

Tu m’as convertie aux silences pluriels, partagés.

J’errais dans les bruits, les brouhahas, les vacarmes et les tapages jusqu’à toi.

Suspendus, peu à peu, mes mots se sont posés avec précision et souplesse sur les rivages de mes silences. Beaucoup furent remisés, inutiles et redondants, remplacés par la hardiesse que mes silences révélaient.

J’entendais enfin, mieux, vraiment. L’éloquence se parait maintenant du visage paisible de l’essentiel et libérait des paysages inédits. La candeur d’un chant d’oiseau m’atteignait enfin de toute son harmonie. La musique me devenait un silence intime. L’irruption si rare de ta voix consentait à nos silences une épaisseur moelleuse. Pacifiée, rassérénée, je me suis installée loin des murs effondrés des paroles brisées et les arêtes vives des souvenirs n’ont plus asservi ni exigé.

Mes silences n’ont pas érigé de nouveaux murs. Ouvert d’autres fenêtres peut-être par lesquelles toutes les lumières des mots, des regards et des caresses éclaboussent ma vie comme une brise d’été.


44A - Silence Glacial

Depuis ma naissance, nous marchons. Nous traversons d’immenses plaines herbeuses semées de forêts, frôlons des lacs dans lesquels se perd parfois le ciel. L’hiver, les températures très basses, la glace et la neige ne nous arrêtent pas. Notre groupe forme une famille dans laquelle chacun a sa place bien délimitée. Même moi. Papa est le plus grand et le plus fort. Personne n’aurait l’idée de le contrarier ou de lui désobéir. Maman promène son regard tendre sur chaque membre de notre famille, mais moi elle me regarde longuement, vraiment. Je peux lire dans ses immenses prunelles noires que je suis de plus en plus beau. Mes tantes, mes oncles et mes cousins veillent sur moi, tout le temps. Je suis le dernier né. J’ai trois ans et demi. J’arrive maintenant à suivre les autres mais parfois, si je suis distrait, il me faut courir pour les rattraper. J’aime cette vie.

Je devrais dire « j’aimais cette vie ». Notre famille a été ravagée par une mystérieuse maladie. Les survivants affaiblis ont été rejoints par des combattants féroces qui hurlent, frappent et transpercent de leurs lances. Papa a été tué, son frère aussi. Maman et moi avons réussi à fuir. Nous nous sommes cachés au pied d’une montagne de pierre noire. Une grotte nous rend invisibles. Maman m’a appris à survivre. Puis elle est morte.

Me voici seul dans cet antre noirâtre et gelé. Le silence glacé qui m’entoure, m’enferme et me séquestre. J’entends parfois que l’on nous cherche.

Sans un bruit, je me couche tout près de Maman pour sentir encore son odeur musquée. Je caresse sa peau de ma joue et mes mots de silence nous réunissent encore. Je voudrais gémir ma tristesse, frapper le sol de ma colère, courir en hurlant dans la plaine. Mais il ne le faut pas, si je veux vivre.

De quoi va servir mon regard s’il n’est plus une parole ? Ma voix, leurs voix. Eteintes. Je ne suis pas sûr de vouloir vivre cette famine sonore. Le souffle du vent ne suffira pas à me rassasier ni à me rassurer. Tout mon corps se défait dans cette violente privation. Quelque chose palpite et crépite en moi qui m’essouffle.

Etrange n’est-ce pas de ne pouvoir être sauvé que par ce qui vous condamne ?

Je vais sortir de la grotte, courir, hurler, me rouler dans la neige.

Je m’appelle Zygor, je suis le dernier mammouth laineux de Sibérie. Je n’ai pas su me taire. Pas voulu me taire.

44 B - Tais-toi !

La petite fille, assise le dos bien droit, sans s’appuyer au dossier, une main posée de chaque côté de l’assiette, sans rien tripoter, entend sans les écouter les adultes qui, à l’autre bout de la table, discutent et rient. Elle sait qu’elle ne doit pas parler la première mais attendre qu’un adulte s’adresse à elle avec ce ton spécial qu’ils utilisent, croyant imiter la manière de parler des enfants. Elle sourira alors et acquiescera d’un oui presque chuchoté ou refusera d’un « non merci » tout aussi discret. Un peu étonnée quand même du bruit incessant … on lui a tant répété… « on ne parle pas la bouche pleine… on ne parle pas fort, c’est vulgaire… on n’interrompt pas une personne… on ne racle pas le fond de son assiette ni celui d’un yaourt… on ne fait pas de bruit avec sa bouche… on ne claque pas une porte… ». Pourtant, le prêtre au bout de la table parle sans arrêt, fort, la bouche pleine et postillonne en abondance. La cousine de Maman rit à gorge déployée et applaudit à tout bout de champ. Hier Papa est sorti du salon en criant « ça suffit » et a claqué la porte.

Elle a hâte d’être plus grande pour s’essayer à tous ces bruits interdits. Elle réfléchit. Par lequel commencera-telle ? Elle criera ? Non, trop facile… parler la bouche pleine, un peu dégoûtant quand même… ah oui elle a trouvé… elle raclera le fond de son yaourt en faisant le plus de bruit possible et terminera par un claquement de langue bien sonore. Maman en aura certainement un haut le cœur. Papa lui demandera « tu te crois où ? Dans une étable ou une écurie ? » Elle se lèvera alors et hurlera « ça suffit » et dans l’hébétude pétrifiée qui suivra, elle renversera sa chaise et quittera la salle à manger en balançant avec force la porte qui en tremblera.

Oui, ce sont bien ces bruits-là que fera une enfance qui s’achève.