44 - Bénédicte - Fredaine - Les couleurs du silences

et vacarme du silence

Les couleurs du silence par Bénédicte-Fredaine

J’aime le silence. Il est bleu ; bleu de Prusse ; bleu sombre, nocturne, il laisse deviner les silhouettes et les formes fuyant au loin.

J’aime le silence aux parfums iodés, peuplé de chimères, de rêves, ouvert à toutes les possibilités. Il prend une teinte lumineuse.

J’aime le silence qui respecte, respire et laisse respirer.

J’aime le silence favorable à la réflexion, au cheminement de la pensée.

J’aime le silence que l’on meuble d’êtres aimés, disparus, morts peut-être, mais que mon silence peut à son gré, faire vivre et revivre. Il est moiré, aux reflets changeants.

J’aime le silence bleu de Prusse, le silence du Cri de Munch, ce hurlement à jamais inaudible. J’aime le silence de la Victoire de Samothrace qui ne parlera pas. Celui de César retrouvé dans les flots du Rhône ; l’imperator ne donnera pas d’ordres, il est enfermé dans la pierre par le sculpteur. J’aime le silence de la Ronde de nuit, l’instant d’une scène bruissant de nombreux personnages ; avec Rembrandt elle restera muette pour toujours. J’aime le silence d’un Magritte, celui du french cancan effréné dansé par la Goulue peinte par Toulouse Lautrec. J’aime tant les silences peints ou sculptés.

J’aime le silence toujours frémissant de la forêt. Celui de la mer en perpétuel mouvement, celui du vent, indiscret.

J’aime le silence de celui qui écrit en cet instant sous mes yeux, ce silence respectueux de l’activité intense et mystérieuse de l’esprit traduite par l’agilité de la main. J’aime le silence survolant toute création de l’esprit, de l’âme, de l’imagination, de la main, en une symbiose unique, irremplaçable. Quelle couleur pour ce silence de la création ? L’or peut-être ?

J’aime le silence empli de la volonté du parachutiste à la seconde du saut. Je suis suspendue au silence soumis à l’implacable autorité du chef d’orchestre. Je tremble au silence figé sur l’instant où le marteau d’ivoire du commissaire-priseur va adjuger. Et je palpite au silence suspendu à l’attente du tonnerre d’applaudissements auquel je participerai. Ces infimes instants de silences qui paraissent interminables, ces brefs silences d’avant l’action : quelle couleur ont-ils ? Une couleur a-t-elle le temps de rejoindre cette infime durée du temps, quelle couleur autre que la transparence ?

Voulus ou subis, légers ou écrasants, interminables ou éphémères, les silences ont peine à choisir une couleur, leur couleur.

Et pourquoi ne pas choisir … l’arc en ciel ? songea l’un d’entre eux, en silence.

Vacarme du silence

Les silences. Je tairai le vacarme du silence. Je tuerai le silence absolu, porteur de trop de joies, de trop de peines, trop de non-dits, porteur de trop de tout. Je tuerai le silence par la conversation intime avec l’œuvre d’art.

L’œuvre d’art ne parle pas. Elle est muette, mais elle nous parle. Elle exprime le feu intérieur de l’auteur de l’œuvre, un feu que parfois le créateur parvient à nous faire percevoir. Je contemple en silence une sculpture ; le même silence m’accompagne dans la lecture, dans l’observation d’un œuvre peint. Je converse sans bruit avec les chefs d’œuvre. Je les analyse, les admire, je les aime ou ne les aime pas, je vis avec ces œuvres en leur présence. Puis notre conversation se prolonge en leur absence. Silencieuse comme l’œuvre née bien avant moi, je ne laisse apparaitre qu’une attitude attentive, de travail intellectuel.

La majesté d’un chêne bicentenaire me submerge, provoque un silence admiratif et respectueux de son âge vénérable. La vulnérabilité d’un petit poulain juste né, aussitôt debout m’attendrit. Devant la force d’une tempête, la violence d’une éruption volcanique, le cri ne franchit pas mes lèvres, je reste muette, terrifiée, écrasée, impuissante. Les douceurs et les violences de la nature vivante se manifestent dans mon corps par de fortes émotions lisibles, si je ne les masque pas, sur mon visage et dans mon attitude : et ceci est langage.

La musique peut conduire à une adhésion totale avec les notes. Le Requiem de Mozart ou celui de Fauré, entendus mille fois, écoutés dans le silence absolu qui entoure ces majestueuses constructions de l’esprit, me font adhérer presque physiquement à chaque phrase. Suspendue, j’attends l’attaque de la phrase suivante, j’inspire profondément jusqu’à la seconde précise où le chœur va exploser. Je retiens mon souffle pour mieux percevoir telle note savamment mise en valeur, soudain esseulée, si douce, si tendre, comme tremblante de chagrin. A cet instant de la note tremblante, je crois défaillir. Si délicate, si frêle, elle rejoint peu à peu l’orchestre tout entier qui l’appelle et l’assimile dans la magistrale œuvre déployée là devant nous. Mon silence est ensorcelé par le sentiment que chaque note choisie par Jean-Sébastien Bach est nécessaire, irremplaçable, dans la phrase musicale qu’il a conçue, unique.

L’œuvre d’art du créateur demeure, elle est disponible, pour toujours. Fruit de la construction d’un esprit, d’une sensibilité, d’un imaginaire et d’un talent, elle est ouverte à tous les possibles, à toutes les émotions. L’œuvre d’un créateur prend corps grâce à la lecture, à la contemplation, à l’écoute de celui qui en prend connaissance et la fait sienne. Dans une œuvre d’art, le silence de chacun peut se blottir, il peut rejoindre le vacarme de tous les autres silences.