44 - Francine L.H. Ne pas dire pour grandir

Ne pas dire pour grandir

C'est le jour de la rentrée. Je rentre en 9éme au pensionnat pour filles de la place du Vœux à Cher bourg. Installée à côté de ma mère conduisant la 403, le paysage de la route nationale menant à la ville défile. Il me paraît lointain, le cœur serré je suis distraite. Seules comptent ma main sous celle de ma mère posées sur mes genoux qui racontent notre silence inquiet. Elle va devoir me laisser, me confier pour ma meilleure instruction aux religieuses. Dans une émotion contenue, toute expression envolée, du haut de mes huit ans je dois comprendre sans grande explication son dessein et celui de mon père . C'est pour mon bien.

Garées à quelques mètres de l'institution je découvre l'odeur encore chaude du goudron du trottoir où résonne le bruit des talons aiguilles de ma mère. Son sac couleur caramel en peau de porc coincé au creux de son coude, elle marche droite tenue par son manteau en drap bien cintré. Sur ses cheveux permanentés et crêpés son béret beige du dimanche, témoigne du soin qu'elle prend d'elle. C'est une élégante paysanne, héritage de ma grand-mère dont le portrait est exposé dans notre salle à manger.

En tirant sur les pans de mon imperméable tout neuf pour le défroisser elle me chuchote comme en secret , «je viendrai te voir jeudi après-midi tu n'as pas école». Sans le temps de savoir si cela me soulage, la porte de ma nouvelle vie s'ouvre sur le visage aussi rond que souriant de la Mère intendante, gesticulante de courbettes. Si mes sœurs jumelles étaient là je suis sûre que nous poufferions de rires et que les moqueries fuseraient. Mais je reste impassible, le sang glacé à mon avenir inconnu. Sa chasuble froufroutant de ses rapides petits pas elle nous conduit vers le bureau directoriale de la Mère Supérieure. Après nous monterons avec d'autres pensionnaires dans le grand dortoir où nous ferons mon lit et rangerons mes affaires bien pliés dans la table de nuit. La-haut il faudra parler bas par respect de la discipline d'avant le coucher.

Avec ma mère qui n'a pas encore lâché ma main nous sommes maintenant assisses l'une à côté de l'autre, droites, sans nous adosser sur les chaises paillées, devant la Mère Supérieure dévisageant froidement ma mère de la tête aux pieds. Lâchez la main de votre fille , et signez ce règlement,ordonna t-elle. Dans un silence où menace la punition, ma mère comme une enfant en faute s’exécute en baissant la tête. Intimidée, elle susurre que oui j'ai bien les deux blouses qu'exige le règlement. Une turquoise pour les semaines paires et une bleu-roi pour les semaines impaires, un nombres suffisants de petites culottes en coton blanc, et de paires de socquettes pour un change tous les deux jours. La Supérieure continue sur l'obligation de porter une jupe sur un pantalon l'hiver et l'interdiction de se chausser de bottes blanches. D'un mouvement nerveux, elle tend un missel puis elle déplie le foulard à petits carreaux de mises pour la prière du matin et du soir à la chapelle. La mantille noire, est destinée pour les grandes cérémonies. « Les fillettes sont jeunes pour la mantille » ose ma mère. Derrière le risque de cette remarque formulée, je sens le malaise contrit de ma mère. Enveloppée d'un parfum d'encaustique mêlé d'encens, abasourdie, mon regard fait le tour de la pièce aux meubles cossus. Un piano à queue majestueux avec son métronome y règne, plus beau que l'harmonium aux touches aiguës et discordantes de notre église qui m'écorche les oreilles à la messe du dimanche. Mon regard se fige sur la flamme d'un cierge posé sur une commodes sculptée. Dans le climat piégeant de cet accueil où aucune parole ne m'est adressée mes cris sont silencieux. Mon esprit s'affaisse puis le lointain reflet de ma vie familiale s'anime.

Au bout d'une allée de marronniers la ferme familiale aux pierres massives avec son toit de schiste et à la cour carrée vit dans un rythme immuable aux rites saisonniers. Tous les matins se ressemblent seul l'air se modifie de la couleur du ciel. A mon réveil, si la maison paraît encore endormie le transistor en sourdine pour faire présence avec le crépitement du feu dans la cheminée, tout le monde est dehors déjà rendu à sa tâche. Rester seule m'est impossible, alors encore en pyjama, à toute vitesse j'enfile mes bottes en caoutchouc vertes, et je cours rejoindre ma mère à la laiterie. Toute enveloppée d'un tablier le cordon noué sur le ventre elle s'affaire avec Jeanine, la « triolette » vouée aux activités de l’élevage. Elle mélange la poudre de lait avec de l'eau dans les seaux en Zinc pour abreuver les petits veaux. La braise mouronne sous le chaudron. Les pommes de terre cuisent pour les cochons en dégageant une odeur chaude. Désolée de me voir là , encore une fois si tôt le matin, mais sans paroles consolantes elle me jette un coup d'œil au milieu des sons métalliques des bidons déplacés, et du ruissellement de l'eau des robinets ouverts à fond pour nettoyer au fur et à mesure. On ne parle pas on travaille. Mon père lui est au pré pour la traite du matin avec Lucien le commis. L'été j 'ai moins froid et, quand il n'y a pas école je trottine à côté de mes sœurs jumelles pour nourrir les volailles de la basse-cours.

Vers 8 heures, heure du soleil, c'est le moment du petit-déjeuner. Au son de la radio haussé pour écouter les nouvelles du matin, les cuillerées d' une soupe réchauffée, ou d'un café au lait frais et crémeux vont bon train, sans un mot. Tous reprennent leur souffle fatigués, mais il est entendu de ne pas dire sa fatigue ni prononcer une plainte. L’horloge égraine neuf coups et mon père donne le signale quand il range son couteau replié dans sa poche. Avec une méthode un peu hautaine, à mots comptés, il donne les ordres et chacun s’éclipse. La bonne timide, hébergée à la semaine chez nous dans la petite chambre jaune du grenier fourrage dans la cuisine, refoulant au fond d'elle ses rêves d'une autre vie. Je reste avec mes sœurs pendant que ma mère va se changer dans le cabinet de toilettes. Bientôt, ça je l' ai découvert, nous disposerons d'une vraie salle de bains avec une douche. Le culte de ma mère pour l'hygiène et la propreté sera assouvi. Il faut dire qu'elle prône la modernité, surtout elle veut la représenter au cœur de notre campagne. Mes sœurs aussi sont modernes. Elles découpent dans «Salut les Copains » des photos de chanteurs yé-yé pour les coller sur un cahier, en même temps elles passent sur le tourne-disque les chansons de Sheila, Franck Alamo, et des Beatles leur dernière trouvaille de cet été. A d'autres moments, elles poussent les chaises de la salle à manger et s'entraînent au twist pour leur surprise- partie du samedi soir. La bonne humeur règne, sans grandes discussions. Parfois nous évoquons à mots couverts le départ de notre grand frère parti au service militaire en Afrique. Nous n'en parlons qu'entre nous et un peu avec notre mère. Avec notre père pas question s'en confier un peu plus que sur la dernière lettre reçue car il trouverait prétexte, comme il sait le faire, à se fâcher pour mieux taire combien son fils aîné lui manque.

En fin de matinée, la maison briquée et ma mère maquillée et parfumée, comme une femme de la ville, s'occupera de moi, un peu. Contre les chansons populaires qu'elle sait fredonner elle écoutera les valses de Strauss ou Tino Rossi qui la transporteront je ne sais où, mais je ressens bien qu'elle s’éloigne silencieuse. J’observe sa quiétude que je ne sais déchiffrer. Puis je flâne d'une chose à une autre sans beaucoup de paroles échangées; Quand on s'exprime peu, comment apprendre à dire ses sentiments, ses peurs, ses joies? Finalement le plus commode c'est sans doute de garder tout cela pour soi, les adultes ont tant à faire!

Le repas du midi composé des produits de la ferme préparé, tout le monde se retrouve à sa place. L'assiette terminée, certains piquent du nez, accablés d'une irrépressible envie de dormir, mais impossible d'en faire part. Mon père, en mots brefs, échange sur la météo, le travail accompli et les corvées avec les voisins qui restent à prévoir. Les réponses sont tout aussi brèves. Moi j' écoute un peu, en picorant, j ai un petit appétit. Le soir les employés rentrés chez eux nous dînons dans la grande salle devant la télévision et le silence est de mise. Attablés autour de la grande table, nous écoutons religieusement le journal, puis rions devant les pitreries de Charlot. Parfois nous sommes médusés en découvrant des films en noir et blanc transportant des acteurs célèbres jusqu'à chez nous. Plus tard nous ne manquerons sous aucun prétexte le feuilleton de «Noëlle aux quatre vents».

Toutes ces nouveautés occupent nos temps morts, où le silence pesait. Au fond de moi je considère ces progrès technologiques permettant de remplacer nos sentiments et notre communication personnelle et entre nous, comme de vraies avancées, de vraies astuces. Des dialogues et des émois déclarés à notre place circulent. Nous ficelons tant les nôtres.

Deux après-midis par semaine ma mère et mon père se retrouvent dans le bureau où règnent tous les courriers, les factures, les dossiers administratifs de la ferme. Sur un joli guéridon , le nouveau téléphone noir au cadran circulaire. Ils causent entre eux sans nous. Parfois je suis autorisée a être avec eux assisse sur les genoux de ma mère qui invoque son mari à l'écouter. Elle a des idées. Surtout celle de l'installation d'une salle de traite. Il en est fait beaucoup publicité lors des réunions du syndicat agricole où elle se rend régulièrement, pimpante. Mon père acquiesce d'un signe de tête pour clore par un «nous verrons».

Ils ne parlent pas de mes frère et sœurs, ni de moi. Sinon une petite caresse sur ma joue de temps en temps, mon père ne semble pas s'intéresser à moi. C'est normal sans doute.

Sauf vendredi après-midi, exactement trois jours, avant mon arrivée ici dans cet antre austère de la Mère Supérieure où aucun rayon de soleil ne semble pouvoir poindre. Ma mère s’agenouille à ma hauteur et me regarde dans les yeux. Mon père, cet habituel taiseux, derrière son bureau fumant sa gauloise me déclame, «ma petite, nous avons trouvé une solution pour ton instruction». Tient il y avait un problème? On ne m'en a rien fait savoir me dis-je. «Tu vas aller en pension chez les Franciscaines à Cherbourg». Ma mère continue «Tu sais nous aussi quand nous étions enfants nous sommes allés en pension; C'est comme ça que nous avons obtenu notre certificat d'étude, et moi, j' aurais même pu devenir institutrice, j’étais douée pour les études mais ton grand-père veuf n'a pas voulu».

Le ciel me tombe sur la tête aucun mot ne peut exprimer ma stupeur. Je soupçonne une légère contrariété chez mon père mais il remplit son devoir sans avouer son tourment. Ma mère les lèvres serrées attend que son silence me parle. Mais moi je ne peut le traduire; Alors chacun se mure dans un corps lourd comme un ciel bas. La question est réglée, les religieuse vont m’éduquer. L'idée de l'abandon si bruyante en moi ne sera aucunement effleurée. Mon père quitte le bureau sans se retourner et ma mère finit par m'enlacer dans ses bras, seul réconfort valant toute parole dérisoire.

Hébétée, dans un déplacement mécanique je rejoins mes sœurs terrées dans leur chambre. Savent-elles ce qui se trame? Nous n'abordons pas la question mais l'une d'elle me tend une valise « Je te la donne».

Le lendemain les rites d'avant les dimanches sont respectées: la bonne procède au cirage des chaussures, la « triolette » plume le poulet qui sera rôti, ma mère s'applique des rouleaux pour sa mise en plis, mes sœurs confectionnent le gâteau de Savoie, mon père dans l écurie brosse la robe de son cheval noir.

La cloche de la cour a sonné, c'est l'heure d'aller en classe. Ma mère ma quittée. Je fais connaissance avec les autres pensionnaires et mon institutrice dans un silence passif dissimulant mon vacarme intérieur. Ma colère se mêle de détresse, et mes larmes discrètes, effacées immédiatement sur la manche de ma blouse turquoise pour cette première semaine, sont tues. L' important sera d’écouter le savoir enseigné sans broncher.

Quand le jeudi j'aperçois ma mère venue comme promis, je me jette dans ses bras. Elle essuie mes larmes, elle bavarde pour réfuter mon chagrin. Elle parle du chat, du chien, du soleil, des voitures sur la route, du monde dans la rue n'abordant pas ma peine. Elle m'emmène aux Magasins Réunis. Nous montons par l'escalator, escalier moderne s'il en est, qui me soulève le cœur quand il m'emporte vers l’étage Confections pour femmes et enfants. Elle m'achète un gilet, se choisit un foulard, et me demande de tenir ses achats secrets à mon père. Cette omission obligée sera entendue pour longtemps sans le besoin qu'elle ne soit répétée. Puis direction la meilleure pâtisserie de la ville dotée d'un salon de thé. Je goûte mon gâteau à la crème rose recouverte de grains de chocolat le sourire aux lèvres en regardant ma mère. Devine-elle mon cœur haletant déjà effondré de la dernière embrassade toute proche? La promenade est finie, il faut vite repartir pour la pension, ce soir elle doit assurer la traite et les vaches avant tout!

Durant tout cet après-midi partagé avec ma mère ma terreur d'être séparée d'elle est muette.

Samedi midi c'est mon père qui est venu me chercher avec son camion Citroën. Devant passer à la coopérative acheter des sacs de grain il était déjà sur la route de Cherbourg. L'odeur de son pardessus flotte jusqu'à mes narines. Il prend ma valise, sans autres nouvelles m'embrasse et hop! on rentre.

Le week-end se déroule comme les précédents sauf les lavages et repassages de mes vêtements, préparatifs pour remplir ma valise avant le départ de lundi matin. Il y sera ajouté derrière mon dos une tablette de chocolat Poulain. Je l'adore !

Quelque-chose a pourtant changé, je me love davantage dans les bras de ma mère et de mes sœurs. En silence à tour de rôle elles me bercent au rythme des ritournelles du nouveau 45 tours de Nana Mouskouri. Il est dit qu'une de mes sœurs lui ressemble.

Je fais le plein de tendresses silencieuses mais le retour à la pension me taraude. Je suis déjà malheureuse mais je me tais. Je ne tais pas un lourd secret mais le secret de ma souffrance d'enfant séparée des siens. Mais n'est-il pas dit qu'une petite fille de 8 ans est grande!

FRANCINE L.H.