44B - Anne P. Mémoire et silence

Que de souvenirs mémorables se bousculent dans ma mémoire, éparpillés entre mon enfance et mon adolescence.

Dés mon plus jeune âge, le tandem que je formais avec mon jeune frère, entendait à chaque repas les mêmes diktats émis par mon père.

A nos oreilles résonnaient quotidiennement :

- Tenez vous droits, ne parlez pas en même temps que les adultes et manger !

Nous piquions de la tête vers nos assiettes, nous observant du coin de l’œil. Parfois un sourire complice surgissait et nous faisait éclater de rire ! La voix sévère de mon père retentissait, mieux valait alors obtempérer et se calmer.

En échange, lors de l’absence de mon cher paternel un vent de quiétude régnait. Ma mère calme et douce montrait moins de sévérité. Nous disposions d’une liberté de parole à condition de vider nos assiettes dans le temps imparti.

Lors de nombreuses tablées regroupant la famille, son attention se relâchait. Relégués toujours en bout de table, nous profitions de l’ambiance animée et euphorique pour faire les fous avec les aînés.

Surgit un autre souvenir émouvant ! Adolescents, nous raffolions de la présence d’une de nos tantes ‘’ tante Lili’’, une des sœurs de maman. Les soirs ou elle venait dîner, un air de liberté soufflait et nous mettions de l’obstruction à nous coucher et sollicitions un décalage de l’heure habituelle.

Sans complexe, elle rabrouait mon père et lui reprochait sa rigidité !

Et régulièrement retentissait :

- Gérard tu es trop sévère avec ces enfants, laisse les vivre !

Une personnalité cette tante, toujours la cigarette au coin des lèvres et toujours mille choses et anecdotes à raconter. Elle fréquentait de nombreux musiciens, particulièrement un pianiste célèbre, Aldo Ciccolini, homosexuel, qu’elle adorait comme ses propres fils. Elle ne tarissait pas d’éloges sur lui, Nous aimions son entrain et son originalité.

Lors des absences de mon père, les deux sœurs aimaient se retrouver et partager des soirées. Elles rivalisaient de gaîté et de fantaisie. Parfois lors de vacances, notre joie et notre excitation étaient à son comble : nous allions dîner au Bar des Théâtres, la cantine de ma tante. Elle y régnait en reine et connaissait le personnel et les fidèles habitués.

Elle partageait avec mes parents, le même amour de la musique classique, dont j’ai hérité. Divorcée et vivant seule, les concerts occupaient la plupart de ses soirées et parfois mes parents l’accompagnaient. Très jeune, j’ai eu la chance d’assister à des concerts et à un opéra ‘’La Tosca’’ avec Maria Callas, souvenir indélébile, je la revois sur scène, divine chanteuse et comédienne dans ce rôle passionné.

Autre souvenir émouvant qui se rattache au partage et à la découverte de la musique.

Un rituel se déroulait fréquemment pendant les week-ends la famille et des amis rassemblés dans notre grand salon : L’écoute de disques microsillons. Défilaient alternativement suivant l’humeur de mon père, des concertos, symphonies, récitals de piano, opéras, Dés les premières notes les voix s’evanouissaient, miracle de la musique nous écoutions dans un silence que je qualifierai de religieux.

Peut-on parler de silence lorsque l’atmosphère se remplit de sons puissants, envoûtants, magiques.

Autre réminiscence du passé, mes années de pensions dans des institutions religieuses où la religion était omniprésente. Souvenir cuisant du premier pensionnat, où sévissait les Dames de St Maur ! J’y ai fait l’apprentissage de l’internat.

Nos journées débutaient par la messe. Nous résistions à l’endormissement en papotant recroquevillées sur nos pries-dieu. Parfois une cornette s’approchait nous faisant les gros yeux et un chut retentissait. Le silence revenait pour quelques minutes puis nos conciliabules reprenaient.

La seule injonction à laquelle nous demeurions sensibles: la menace de privations de sorties.

Le dortoir, autre lieu de papotages et de fous rire une fois les feux éteints. Nous commentions les événements de la journée, réunies autour du lit d’une copine ou parfois simplement en petit aparté avec une amie. Le silence faisait place à un brouhaha plus ou moins prononcé. Tout à coup surgissait l’ombre de la gardienne du lieu, dépourvue de ses attributs religieux. Une cavalcade se faisait entendre, chacune regagnant son alcôve, la lumière inondait la pièce et retentissait :

- Mesdemoiselles cessez vos bavardages, respectez le règlement! Silence ! Et priez !

On pourrait inlassablement discuter sur le silence...Existe-t-il en vérité ?

Un voilier à l’arrêt en pleine mer, laisserait supposer que le silence règne en maître. Il n’en est rien, pas un instant ne cesse le clapotis de l’eau léchant la coque.

Le même voilier naviguant les voiles déployées, émet un léger soufflement, le vent caressant et s’engouffrant dans la toile des voiles. Le mât en aluminium vibre et carillonne allégrement.

Le silence peut-il se nicher dans une forêt?

J’en doute! Ce lieu recèle de multiples bruits: le craquement des feuilles formant un tapis sous nos pieds, le bruissement des feuilles dans la futaie des arbres, le craquement des branches oscillant légèrement sous les assauts du vent, le pépiement des oiseaux…

Dans un monde en action, le silence serait-il une abstraction?

A chacun de nous de trouver son silence intérieur!