44B - Corinne LN - Un ange passe

Un ange passe

« Je veux entendre une mouche voler » assène Sœur Cécile de sa voix grave et posée. Coiffée d’un voile gris bleu qui laisse échapper de courtes mèches blanches, l’air austère mais bienveillant, elle se promène dans les rangs en caressant de la main droite une longue règle en bois dont l’effet dissuasif s’étiole au fil des jours. Dans la classe studieuse, pas la moindre mouche n’ose percer le silence pesant seulement troublé par quelques soupirs et le gémissement laborieux des plumes sur le papier. Devant ma feuille blanche, je m’ennuie, je rêve, je gribouille, mon carnet de notes sera lamentable.

Vient la récréation, une explosion de joie, la parole libérée devient cris, glapissements, hurlements. A l’heure des marelles et des confidences, les sourires reviennent, les rires fusent. Deux jeunes nonnes débonnaires nous distribuent de petites bouteilles d’un lait trop onctueux qui donne la nausée. Les rangs se reforment, un alignement de tabliers bleus et de socquettes blanches, sous le regard vigilant des surveillantes et le silence revient, oppressant : « Je ne veux pas vous entendre chuchoter pendant la messe ». S’ensuivent de longues minutes de mutisme absolu, mains jointes et tête baissée. Je compte les secondes et les carreaux au sol. Avec Diane, nous échangeons des clins d’œil discrets. La voix du prêtre reprend monocorde, la tête me tourne et je me sens coupable de ne pas être le moins du monde émue par l’aura de fervente piété qui m’entoure. Les cantiques sont une bouffée d’oxygène, je chante presque faux tellement je m’époumone.

Dans l’alcôve cirée du confessionnal, je suis contrainte de m’exprimer mais les mots ne veulent pas sortir, toujours les mêmes, mensongers, inutiles. Dans l’obscurité, j’entends respirer calmement derrière la grille opaque. On m’attend, on m’écoute, alors je brode, j’invente une faute légère : « Pardonnez-moi mon père car j’ai péché ». En récitant dix « Je vous salue Marie » et cinq « Notre père », je contemple mes bottines quand je veux voir boire la lumière vibrante des vitraux et m’enfuir vers la vie. J’entends encore mes pas pressés résonner sur le dallage de la chapelle déserte.

A table, je vis le silence imposé comme une brimade. La terrible discrétion infligée aux enfants contraste avec le brouhaha incessant des conversations adultes. « Tais-toi, on ne parle pas à table », « Tu parleras quand ce sera ton tour », « On n’interrompt pas les grandes personnes ». Alors je chuchote, je ricane, je chatouille ma petite sœur, je gigote sur ma chaise et je suis privée de dessert. « Camembert », me glisse mon cousin mais je peux enfin me lever, retrouver le vide silencieux du grand salon, un silence qui m’appartient et qui m’enivre.

Rien à faire, je suis bavarde, extravertie. Je connais par cœur tous les reproches : « Quelle pipelette », « Ne parle pas à tort et à travers », « Tu devrais tourner ta langue dans ta bouche sept fois avant de parler » et l’estocade finale : « Va dans ta chambre ». J’ai compris mais vous ne m’arrêterez pas. Le silence est un bâillon, un combat déloyal avec le poids du secret, les questions qu’il ne faut pas poser, les mots qu’on ne doit pas prononcer. Bien sûr, il y a les traits d’enfants qui font rire les adultes et restent dans les mémoires mais j’avais tellement d’interrogations, tellement de choses à dire et ils n’ont retenu que ce qui les amusait, tant pis.

Dans le secret de mon lit, je ne dors pas, j’écoute ma sœur gémir dans son sommeil, les loirs s’ébattre dans la toiture. Dans le lointain un chien aboie sans relâche pour ne pas mourir d’ennui. Mais demain il y aura le sourire aimant de ma grand-mère qui rend les mots inutiles. Il y aura les belles mains de mon grand-père en suspens sur le piano à queue, figures de silence profondes, aériennes. Le cœur battant, j’attendrai que les touches dansent à nouveau sous ses doigts pour virevolter derrière ses larges épaules. Il y aura le silence exaltant de la nature rehaussé par le chant des oiseaux. Il y aura les nuits immobiles sous le casque scintillant de la voute céleste et le bourdonnement d’un avion qui passe au firmament pour m’emmener au bout du monde. Il y aura ce macrocosme opaque et majestueux au fond des océans qui fascine, me fait frémir et fantasmer.

Dans cet univers aphone, je porte sur mes jeunes épaules toute la solitude des enfances rêveuses, celle des chagrins cachés et des espoirs insensés. Plus tard, avec le temps, j’apprendrai à apprécier ces instants immobiles qui résonnent encore des bruits familiers et des rires des disparus.