44B - Laurent Eichbaum - au royaume des taiseux

Au commencement était le bruit. Mais tu as peur du regard noir lancé par tes parents lorsqu’il faut se taire ou faire silence. Les mots échappés malgré la règle sont capturés au vol, parfois réprimés. Qu’as-tu dit de si grave ? Rien. Le moment n’est pas le tien, il appartient aux adultes. Fils unique, tu n’as donc personne à qui confier tes pensées. Lorsque ton tour vient, sur ordre, tu hésites. Peux-tu parler sans crainte d’être rabroué ? Ta timidité prend racine dans la peur d’échouer, de décevoir. Le ton de ta voix aussi est sous surveillance. On te contraint au chuchotement dans les lieux publics : à la Poste, chez le boucher, dans la salle d’attente du médecin, même vide, on te fait parler bas. Sans raison apparente, sans explication. Tu t’interroges. Parler est-il honteux ? Se moquera-t-on de toi si l’on t’entend ? Seras-tu la risée des autres une fois tes pensées lancées à tous les vents ? Tu crois ton verbe indigne d’exister au monde. Et puisqu’il est réprimé, tu t’en fais raison. Alors ta parole, ta voix même se cachent sous l’éteignoir. Les années s’écoulent, sans bruit, presque sans paroles : tu les gardes pour toi, dans un monde intérieur où se forgent bientôt des croyances naïves non démenties, des convictions jamais confrontées à leurs contraires, des préjugés non contredits. Le silence t’enferme autant qu’il te punit. Quand vient au collège puis au lycée le temps de dire, d’exprimer, d’user des mots, ta raison se trouble. La distance qui te sépare des loquaces, des bavards et des brailleurs t’enferme chaque jour davantage dans un mutisme protecteur. Pour t’échapper d’un monde où ton verbe ne trouve pas ta place, tu te laisses emporter par les ailes du silence. Elles t’emmènent loin, très loin, dans un ailleurs qui ne laisse aucune prise à la moquerie, à la déconsidération, au ridicule, au royaume des taiseux, où tu peux te taire pour exister sans peur.