44B - Véronique Kangizer - L'arc en ciel des silences

Du plus loin qu’il m’en souvienne, je vivais le silence.

Dans un climat familial bigarré, drôle, volubile, tapageur, violent, religieux, petit-bourgeois, contradictoire, tranchant, querelleur, sentimental, généreux…...je n’entendais que l’interlude entre les mots, le Silence.

Sans savoir sa consistance, je sentais que les bruits assourdissants ne pouvaient le faire taire, cet oxymore propre à ce que je vivais me perçait les tympans et se révélait insoutenable et caché.

Qu’y avait-il entre les mots, je n’en savais rien mais tout mon être vibrait avec ce silence, se chargeait lourdement de secrets enfermés à double tour et de mon impossible à dire. Mes questions au fond de la gorge comme une maladie honteuse, il ne fallait à aucun moment en faire état, sous peine de faire exploser la vie et révéler le chaos.

A l’adolescence, ce malaise chevillé au corps s’exprimait par des crampes profondes et douloureuses qui me paralysaient. Des larmes intérieures masquées par un sourire éclatant cachaient ce furoncle qui me rongeait.

La majorité en poche, je fuguais comme une voleuse, espérant que l’au-dehors familial serait porteur d’espoir. Hélas, comme un escargot, je portais mon fardeau et il pesait des tonnes! Alors je m’étourdissais avec des gens sensibles, artistes, peintres, chanteurs, acteurs, des saltimbanques à mon image, sur le fil ténu de mon imaginaire, excentré des banalités de la vie. Quelle période enivrante, riche d’idées à défaut d’argent, où l’on s’amarrait pour tenir et avoir chaud, pour refaire un monde de contes de fées et se livrer à des plaisirs extatiques avec Marie-Jeanne et plus si affinités!

Après une embellie, le silence dangereux revenait et rien ne pouvait calmer cette tornade intérieure.

Une amitié avec un comédien amoureux des livres me fit percevoir un monde insoupçonné. Comme le disait Stefan Zweig

-les livres ne demandent rien(...)ils sont là(...)ils attendent(...)il faut d’abord du silence autour de nous(...)et soudain, la magie opère, il soulève notre souffle, comme une vague- (cf Almanach pour l’année 1926).

Comme une bande de Möbius, je surfais sur l’autre face, celle qui apaise et fuit les bruits. De ce creux jaillit ce qui vibrait inconsciemment comme une question qui m’était adressée.

Les vertus de ce retournement devenaient bienveillantes, je passais d’une lecture à l’autre pour évacuer ce chaos silencieux qui frappait à ma porte. Bientôt, les livres m’entraînèrent à aller à la rencontre de mon désir et je descendis bas, très bas. Il me fallait cette étape pour répertorier ce que je ne voulais pas voir. Être une victime cultivait ma paresse, descendre dans les méandres de ce que j’avais perdu fracassait mes convictions. Les non-dits cryptés agitèrent des fantômes inconnus peuplé d’impressions mortifères. Tel un détective, je me lançais dans un travail d’enquête douloureux mais empli d’espoir. Ainsi, les marigots pouvaient déboucher sur une cascade d’eau claire? Enfourchant les risques, je grattais les obstacles jusqu’à me faire saigner et d’impasse en impasse, des bouffées d’air pur me montraient la sortie. Un silence bienveillant fit de ce vide intérieur un réservoir de possibilités sinon harmonieuses, du moins débarrassées d’une trop grande toxicité. Enfin, je respirais et j’allais vers la lumière. Bien sûr, les pannes de courant furent nombreuses, les égratignures aussi, mais je me débarrassais progressivement de pensées parasites et ce creux éclairé fit jaillir ce que je ne savais pas. J’appris à dévier les pensées négatives et je me rendis compte que laisser passer ces nuages, bien qu’ardu, était à la fois facile comme une plume qui vole au vent. Cet état d’esprit qui allège les fardeaux inutiles demande presque un diplôme de navigateur car prendre le vent est un grand art. Le dicton -la parole est d’argent mais le silence est d’or- opère quand la qualité du silence devient un cristal débarrassé des scories de la pierre brute. Le silence fut alors l’essence qui me fit grandir.

Depuis mes premiers souvenirs jusqu’à présent, le silence est passé par toutes les couleurs, du plus sombre au plus solaire. Accueillir et surtout accepter les griffures, les chagrins, retrouver l’ouverture vers un ciel intérieur plus clément, chercher la source perdue en permanence est devenu une quête toujours mouvante et la création, dans toutes ses acceptions a élargi mon univers. Je me mis à relire les grecs et les latins, et, si la mythologie a été un univers inspirant lorsque j’étais petite, la philosophie grecque et latine me fit aimer sa sagesse.

Sénèque, toujours d’actualité, chantre d’un discours sur l’éphémère de la vie, est celui qui confirma que l’acmé du désir est notre credo pour aimer la vie.

-Toutes vos craintes sont des craintes de mortels mais vos désirs sont des désir d’immortels-

Si l’âge fait vaciller mon corps, j’écris dans un silence plein de richesses insoupçonnées et, comme l’énonce si subtilement Stefan Sweig

-Le verbe nous arrache à l’étroitesse et nous propulse vers l’éternité-

NOVEMBRE 2021