44B - Valérie Weber - Une nouvelle voix

Ma voix nait de mon ventre et coule de mon nez. Elle me surprend encore. Depuis que je me suis autorisée à m’en servir, je vocalise en mettant mes mains en pavillon sur mes oreilles. Que mes mots sont drôles ! Je m’essaie aux syllabes allongées démesurément dans le temps. Iodler, siffler sur tous les tons, chanter parfois. Le mot aimer m’amuse. Ouvrir les lèvres pour le « è », puis les fermer pour le « mer » en le projetant avec bonheur. Je nomme tout ce qui passe à ma portée : chat, chêne, cheminée, bois, bol, baiser, amour, amour, amour, je t’aime tant, je t’aime tant.


Oui, maintenant je peux aimer et être aimée. Avant ça, il fallait se taire.

Le silence, l’injonction du silence était partout, tout le temps, sur tous les tons : tais-toi, je ne veux plus t’entendre, tais-toi, je n’entends pas ce qu’ils disent à la radio, tais-toi, je veux entendre les infos de 20h, tais-toi. Et puis si cela ne suffisait pas, une claque à rendre sourd, un coup de poing dans le haut du crane, un coup de pied dans mon ventre d’enfant. Vomir, crier, s’étouffer, manger à nouveau, s’étouffer pour ne pas parler, pour réprimer les chants, les mots, la fillette qui veut dire, qui veut raconter, qui veut inventer, qui veut poser des questions. Les coups, les mots. Et enfin, le silence.

A force de manger, mon envergure a dépassé les bornes. Un jour, un couteau s’en est mêlé. Dans ma cellule, je prends le temps de me réparer. Muette, je dessine, j’écris des mots. Je souris, je grandis. Dans la salle commune, je tapote quelques notes sur un piano désaccordé. Elles me servent de chant de baleine. J’aime tous les bruits de la prison. Même ceux de la nuit. Tous les jours, une belle personne vient me parler. Les tests ont montré que je n’avais pas de problème aux cordes vocales. Je ne sais pas répondre aux questions : as-tu envie de me parler ? veux-tu apprendre à parler ? pourquoi te tais-tu ? sais-tu que tu peux parler ? que tu peux me parler ?

Parler, parler, c’est vite dit. Je préfère lui sourire. Aujourd’hui, je vais sortir de ma cellule pour aller à la piscine. On me jette à l’eau. Alors dans le grand bain, sous l’eau, j’ouvre les yeux. Et aussi la bouche. « Ouaaouh ». Bien sûr j’avale une telle quantité de liquide qu’un maître-nageur m’oblige à recracher en m’appuyant sur le diaphragme. Alors je crie « aaaaah ». C’est ma voix qui me ramène à la réalité.

Depuis ma sortie de prison, je reprends le « aaaaaah » devant mon miroir. Mon visage, mes mains, mon corps se transforment. De baleine je passe à dauphin, j’ai appris à nager. Je suis devenue une caisse de résonnance. Quelqu’un ne s’y est pas trompé et m’a proposé de m’écouter.

Il m’a pris par la main, et à force de patience, il a recueilli chacune de mes expériences sonores et ne s’étonne plus du changement de ton entre chaque mot. Il appelle cela ma musique.

Souvent, nous nous taisons. Pour le plaisir. Le silence cesse d’être un poids mort. Il change de couleur. Je l’aime. «èèèè » « meeeuh ».