Françoise L. 2 textes

44B - Le grand appartement

Dans ce grand appartement la vie bruisse de toute part. A l’extérieur : coté rue, coté salon : peu de voitures, les cloches de l’église d’en face rythment les heures ; coté chambre, coté jardin : le joyeux tintamarre de l’école voisine ponctue la semaine.

A l’intérieur : cinq filles et une mère papotent, s’interpellent d’une pièce à l’autre, se chamaillent. Les deux hommes restent silencieux, le plus jeune est encore bébé, le plus vieux est le père, il branche son casque à la recherche de calme, le son du violoncelle ou de la musique de Bach l’enveloppent, il est loin du caquetage de ses femmes. L’intensité du bruit varie selon la journée, le vacarme est rare, on est bien élevé dans le septième arrondissement. Pas de débordement intempestif, il faut être gentil, aller à la messe le dimanche et ne pas oublier la prière du soir.

A l’heure du déjeuner le chef de famille est absent. Après l’obéissance de l’école, les filles parlent tout à leur aise, leur mère apprécie ce joyeux brouhaha, tout l’inverse de son enfance solitaire. Cette famille nombreuse, elle en a tant rêvé. Tout au long du repas les filles s’agitent, s’excitent, haussent le ton, se moquent de l’avant-dernière qui réclame le silence, elle voudrait bien parler à son tour. Dépitée elle file sous la table ou dans les toilettes pour retrouver le calme nécessaire à son repos.

Au dîner c’est une autre histoire, il y a la table des grands et celle des petites. Le dîner des plus jeunes s’installe coté jardin, on fait des routes dans la purée et on mange du yaourt dans des pots de verre. A cette petite table règne un doux bavardage, une intimité complice. Le dîner des plus âgés est plus grave, le père est là, fatigué de sa journée il se tait, mais écoute. Sa femme ne laisse pas de blanc dans la conversation, elle raconte les nouvelles du jour, les voisins, les cousins, les oncles et les tantes. Les grandes interviennent, lui coupent la parole, contredisent, argumentent. Les petites fières d’être à cette table, sages dans leur robe de chambre à carreaux écoutent leurs aînées tout en avalant difficilement le gratin de blettes.

La journée s’achève, les filles soupirent ! Avant le coucher un dernier rite à accomplir, déplier le canapé lit des parents qui dorment dans le salon. La corvée terminée, elles s’en vont chuchoter dans leurs lits jumeaux. Comme un doux murmure le silence plane au dessus du grand appartement.

Françoise L. Le 17 octobre 2021


44 D - Tagrera, El Ghessour

Comment traduire ce moment ?

Sa mémoire est gravée quelque part au creux de mon corps.

Il me désaltère

Quand je m’y transporte, je suis rassasiée

Ce silence est éternel

Un silence qui se touche, un silence qui se laisse caresser.

Un silence qui m’enveloppe de son écharpe dorée.

Son immensité est infinie, mon regard s’y perd.

Vallées de dunes, chaos de roches, il s’offre à moi.

Il avance, majestueux, je m’y love, je m’y enfonce.

Le plus surprenant n’est pas cette étendue à perte de vue,

le plus surprenant est cette absence totale de bruit.

Le silence absolu, densité palpable.

Il est sous la plante de mes pieds, dans chaque grain de sable,

il enveloppe mes épaules de son souffle chaud

Par tous mes pores, il pénètre mon être.

Je m’enroule dans ses draps soyeux,

je me baigne dans son eau originelle

Nul effroi, sentiment de plénitude

Volupté d’une peau neuve.

Sensualité d’une douceur.

Baptême ou naissance, je ne saurais dire.

Ce désert n’est que silence,

un silence d’or et de richesses

Ce silence était mien

Françoise L. le 18 octobre 2021