44 - Laurence P. Les silences

A la sortie de l’enfance, quelques silences d’école me reviennent en mémoire.

Les petits-déjeuners pris sans bruit avec la fratrie vers six heures du matin. Pas encore réveillés et trop engourdis de sommeil, nous ne pouvions pas parler. Alors, nos nez plongés dans les bols , les regards prenaient la place des paroles. La famille se croisait paisiblement entre la cuisine, les chambres et la salle de bain. Dedans, tout était serein presque monacal. Dehors, tout était calme et plat. Dans mes souvenirs, Il faisait toujours nuit, froid et humide.

Manteaux et bonnets enfilés, une bonne marche nous attendait pour rejoindre l’arrêt des cars scolaires. Sur place, un signe de la main aux copains et une bise amicale aux copines s’effectuaient toujours en silence. La marche ne nous avait toujours pas réveillée.

Dans le car, après avoir salué poliment le chauffeur, nous prenions place, fixions nos regards perdus sur le siège de devant puis nous nous taisions durant tout le trajet. Parfois, un chuchement de fille se faisait entendre. Il livrait sans doute un secret à sa voisine à voix feutrée. Mais, ce chuchotement, pas plus que la conduite saccadée du chauffeur, ne suffisaient à nous sortir de notre endormissement.

Arrivés au collège, une fois le grand portail métallique franchi, nous entendions tous les jours le directeur nous exhortant à rejoindre au plus vite les classes. Nos somnolences et nos sacs trop lourds alourdissaient notre ascension dans l’escalier menant aux différentes salles. Cependant, Le bruit sourd et cadencé de tous nos pas sur les marches commençaient à nous réveiller. Quelques paroles et rires s’invitaient de-ci de-là. Chaque matin, un début de vie pointait dans cet escalier.

Arrivés dans la classe, le professeur nous intimaient l’ordre de nous installer en silence.Avec résignation, nous nous soumettions. Cependant, avec une certaine malice, nous tirions les chaises bien rangés sous les bureaux. Les grincements des pieds des chaises sur le parquet nous valaient tous les matins la même remontrance professorale : « Je vous demande de vous installer en silence ! ». Parfois, quelques petits soupirs de protestataires s’élevaient timidement. Mais, nous redevenions toujours placides et flegmatiques.

Emprisonnés dans ces injonctions quotidiennes de sagesse et d’obéissance, la horde des élèves se libérait enfin à la récréation. Une déferlante d’énergie s’abattait alors sur la cour. La rémission semblait bien trop courte. Sans crier gare, la cloche tant redoutée rompait net le vacarme et signifiait le retour immédiat au calme et à l’immobilité. La horde devenait totalement statique en attendant le claquement de main du surveillant qui signifiait le retour en classe.

Maintenant, une heure de cours nous séparait du réfectoire. L’heure du répit tant attendue était enfin arrivée. La trêve bien méritée promettait, en apparence, d’être salvatrice. Debout derrière nos chaises, stoïques et gauches, nous attendions le premier signal pour nous asseoir et le deuxième pour manier les couverts. Il était de bon ton de déjeuner tranquillement, voire religieusement. Considéré comme un temps de repos et de détente, aussi bien pour soi que pour les autres, le repas était nécessairement pris dans la sérénité. Cependant, le mutisme n’était pas obligatoire. Les couverts ne devaient pas faire de bruit et la carafe d’eau, après utilisation, devait se reposer le plus légèrement possible sur la table. Malgré tout, une réelle poésie émanait de cette ambiance parfaitement feutrée et surannée.

L’heure du sport, accompagnée de la libération des esprits et des corps, finissait délicieusement la journée. Les petits bavardages et rigolades y étaient tolérés pourvu que les grandes émotions soient parfaitement contenues. Très contents de cet instant de liberté, nous nous y prêtions de bonne grâce. Les rares débordements comportementaux étaient aussitôt endigués par le professeur avec un regard vif, appuyé et désapprobateur. Aucun cri, aucune dispute, aucune rebellion, aucune bagarre ne se faisaient jamais entendre. Ainsi, cette pause sportive nous servait d ‘apaisement physique et intellectuel.

Dans le car nous ramenant dans nos foyers, nos silences matinaux étaient soudain remplacés par nos silences de fatigue de fin de journée. Une autre quiétude s’installait dans la famille pour la soirée à venir…