Pierrette C - La minute de silence et les silences

La minute de silence

Je n'aime pas particulièrement le silence, le décrire relève pour moi de l'exploit, et l'observer n'est pas toujours chose facile. Ma tentative de description s'orientera donc plutôt vers une enquête existentielle .

Le silence des agneaux dans le Larzac m'a longtemps rendue rêveuse et philosophe .(et que dire de celui des moutons de Panurge?)

Vous voilà prévenus . Revenons à nos moutons.

Le silence est souvent impalpable ou bien palpable, c'est selon, et je me demande qui peut bien avoir cette idée folle de vouloir palper le silence? Il se peut, cependant qu'il s'installe durablement, comme ça, n'importe où, lorsqu'on s'y attend le moins, glacial en plein hiver, mais a-t-on jamais entendu parler d'un silnce chaud? Dans la conversation, on appelle ça un blanc,on dit aussi: «un ange passe» Et c'est le bon moment pour saisir et garder le silence, surtout si on n'a rien à dire. Nous allons donc tenter de garder le silence, et en profiter pour l'observer.

Le mieux pour cela, c'est la minute de silence.

Observons donc une minute de silence si vous n'y voyez pas d'inconvénient.

La tête penchée légèrement vers l'arrière, le menton haut, on choisit plutôt de prendre un air de circonstance, et même, mieux, d'afficher une tête d'enterrement, un air compassé, le regard absent, affecté mais digne, le visage impassible, concentré concerné et surtout consterné. La minute va durer exactement soixante secondes, c’est prévu comme ça, c'est indiscutable. On n'entendra jamais: «Je vous demande d'observer deux ou trois minutes de silence», ça ne se fait pas, un point c'est tout, pas de prolongations et c'est tant mieux. Après trente secondes, on a parfois très envie de rire sans trop savoir pourquoi. En apnée, on regarde ses pieds, on tente sans y parvenir, de penser à rien, mais on n'en peut plus... Et alors là, on ne respecte plus rien, ni la minute, ni le silence, ni les morts. Oui, le silence a souvent à voir avec la mort. Ne dit-on pas: «un silence de mort»? Notez bien qu'on ne dit jamais « un silence de vie.» Nonobstant, une irrépressible envie de rire monte en nous comme une vague, un tsunami de rigolade nous secoue les épaules par saccades successives, qui ressemblent à s'y méprendre à des sanglots. Heureusement, car le silence demande à être respecté. Même si on peut rire de tout, il ne faut quand même pas exagérer! Donc, n'exagérons rien car un silence de plomb pourrait s'abattre sans prévenir et alourdir encore cette enquête, qui n'a d'existentielle que le nom.

En relisant les premières lignes que j'ai écrites, je pense avoir passé beaucoup de choses sous silence, mais la minute est écoulée, et je suis ravie de l'avoir passée en votre compagnie muette d'admiration!

PIERRETTE C


Les silences

Le silence, c'est taire la terre de l'enfance, ne pas trouver les mots de cette histoire ne pas savoir faire entendre les bruits de cette croûte d'ocre pleine de cailloux qui résonne et ferraille sous les roues des charrettes pendant les moissons de l'été. Cette terre qui se tait dans l' hiver, hagarde et gelée, recroquevillée sous l'herbe blanche.

Seul le cri desespéré d'une grive fait entendre le silence sur le chemin de l'école où la fillette court, indifférente à la beauté , si pressée d'arriver pour avoir chaud et pour apprendre à lire et à écrire. Chez eux, la terre a un accent qu'il faut taire pour avoir l'air... Taire l'accent qui chante, la bouche grande ouverte en avalant le soleil, faire silence, en finir, comme on enterre sa vie de jeune fille. Et la jeune fille se tait, elle se tait à jamais. Bien plus tard, la femme parle, bien après la terre , bien après l'école bien après l'accent, la femme dit à l'homme d'une voix sourde un peu cassée, un peu brisée, fatiguée par cet amour :

«Ton silence c'est ce que je veux savoir de toi et que j'ignore, ton silence c'est mon incertitude ton absence et ta présence tout à la fois. J'aimerais tant entrer par effrction dans tes pensées, dans tes rêves; mais c'est toi qui pars en claquant la porte. Ton silence c'est quand tu jacasses à n'en plus finir pour cacher ce que tu ne veux pas dire. Ton silence ce sont mes questions, mes doutes. Nos silences.»

Pierrette C