45 A - Valérie W - Au bord de la mer

Ce visage. Des lignes, des courbes. Et le regard comme deux soleils vieillissants. Couronnés par un halo de cheveux crépus. Il lui semble que de la neige tombe en flocons épais sur le gris. Elle se penche pour tenter de faire le point dans le miroir sur le flou de sa peau sombre marquée de sillons profonds. Ses lunettes posées sur le bord du lavabo manquent de tomber quand elle cherche à les attraper d’une main hésitante. Se tourner. Se retourner sur le net des lignes, la verticale du montant de la porte de la douche, l’horizontal du tapis absorbant. Poursuivre le chemin du minuscule cabinet de toilette à la petite pièce principale. Surchargée de livres. Les vêtements sur le lit, le fauteuil profond placé pour profiter de la lumière extérieure. Et de la vue ! Un coup d’œil par la fenêtre amène un sourire dans les yeux perdus. Elle est toujours là.

Maintenant. Elle l’appelle. Viens. La radio annonçait hier la tempête du siècle. La dixième, pense-t-elle. Et puis plus grave encore. Mais oui, tant pis. Aujourd’hui, elle choisit de ne pas écouter le bulletin météo du jour suivi de recommandations pour l’évacuation des zones proches du littoral. En dépit de la pluie encore intermittente, il lui faut s’habiller, se couvrir, prendre son parapluie. Ou non. A quoi bon. C’est aussi le dernier jour. Sa dernière heure peut-être. Sans doute.

Rien ne la ferait renoncer à sa folie. Quand elle referme la porte derrière elle, elle est sans illusion. Elle fait les quelques pas qui séparent sa maisonnette de la plage. Et enfin, elle respire. Son parfum salé. Le corps penché en avant, elle lutte contre les bourrasques d’un vent qui veut la rejeter sur le bord du monde. Encore quelques pas dans le sable. Ses pieds prennent de l’assurance sur une couche plus ferme. Et l’eau atteint enfin l’extrémité de ses bottes. C’est le moment que choisit le ciel pour capituler un instant. Il retient ses gouttes dans une trouée grise mais garde autour d’elle des nuages noirs gonflés d’une menace latente. L’espace s’agrandit et découvre le visage d’acier d’une mer secouée d’écume.

Ivre de solitude et d’air marin, elle s’immobilise. Ses cheveux hérissés par les masses d’air qui s’affrontent, son écharpe dérisoire flotte en arabesques désordonnées dans le halètement de la tempête. A l’horizon, un trait orange apparaît brièvement. Serait-ce déjà la fin du jour ? Où sont passées les heures, les minutes, les secondes ? Le noir reconquiert progressivement tout l’horizon. Impossible de distinguer le crépuscule de la tourmente. Toujours amarrée sur le sable dur, elle écoute le danger naître du grondement de plus en plus inquiétant des remous explosant sur le sable compressé.

A quel moment la mer s’est soudain retirée ? A la toute dernière minute, elle se retourne sur le galop qu’elle vient de percevoir. Un cheval clair apparaît dans un reste de lumière. Il ralentit et arrive au trot à sa hauteur. Encore quelques pas, et voilà qu’il pose ses naseaux frémissants sur sa main gantée. Elle parcoure d’une main dénudée, les lignes de son encolure, plonge son regard dans l’œil du grand étalon. Autour d’elle, la plage reste vide. D’où vient-il ? Il lève sa tête, hennit au vent mauvais. Il se cabre et frappe le sol avant d’entamer lentement un trot vers l’autre bout du monde. Il accélère et disparaît rapidement dans la nuit.

La mer en a profité pour monter la hauteur de sa colère. Les vagues ont forci. Plus loin, la terre a tremblé. Et la tempête marque un temps d’arrêt pour regarder le train d’onde galoper sur les fonds marins. Et elle ? Va-t-elle reculer ? S’éloigner ? Rentrer à l’abri dérisoire de sa maisonnette ? Prendre sa voiturette pour gagner quelques kilomètres ?

A quoi bon ? Elle ferme les yeux tandis que la mer, à l’abri de la nuit, la lèche avant de l’engloutir dans sa furie insatiable et aveugle. Elle avait sombré, et au moment même où elle le sut, elle cessa de le savoir*.

*Martin Eden, de Jack London