45A - Bénédicte-Fredaine - La cape bleue


N°45A La cape bleue Bénédicte-Fredaine

En ce matin de rentrée scolaire, il fait un temps superbe ! Pendant tout le parcours tu as joué à traîner les pieds dans le caniveau empli de feuilles mortes. Jaune paille, jaune d’or, brunes et crispées (celles qui font le plus de bruit !) tu as adoré cette magie des feuilles mortes qui laisse les chaussures mouillées, juste au bout. Ça vaut la peine de se lever si tôt, si c’est ça l’école ! C’est le premier jour d’école pour toi.

On entre dans le vestiaire de ta classe, les onzièmes, par la cour de récréation des petits. Tu restes sur le seuil, interdite. Ta joie vacille, le doute s’installe. C’est ça, le vestiaire ? C’est vraiment trop sombre, c’est pas du tout comme dehors ! Tu vois des garçons et des filles agités, ils crient, s’interpellent, d’autres sont silencieux, enfermés sur eux-mêmes, d’autres sanglotent désespérément, appelant leur maman… Et là-bas, de l’autre côté, une dame. Comme elle est grande !Tous les enfants sont en bleu marine, seule la dame porte une veste rouge. Elle a les cheveux gris, une jupe écossaise rouge et gris à plis et des souliers à grosse semelle crêpe. De temps en temps, elle frappe dans ses mains, réclamant le silence. Mais les sanglots étouffés sont suivis de gros hoquets et le vacarme reprend de plus belle. La grande dame marche au milieu des enfants, les fait mettre en rang par ordre alphabétique et leur montre ce qui sera leur place dans le vestiaire : un crochet avec leur nom au-dessus. Ils ne savent pas encore lire, mais ils reconnaîtront bien vite le dessin formé par les lettres de leur nom…

Tout le monde n’est pas encore arrivé. Et toi tu sais que tu es en fin de liste. Tu attends, bien droite près de l’entrée. Mais tu as le cœur gros, gros à exploser. Alors, comme si de rien n’était, tu regardes les murs peints en vert clair au-dessus des crochets du vestiaire, le plafond blanc, il ne faut pas qu’on remarque les larmes qui envahissent tes yeux. Aïe, tu sens qu’elles descendent sur tes joues, quelle humiliation ! Tu essuies comme tu peux le torrent silencieux qui inonde ton visage. C’est ça l’école ? Tu voudrais tant être dans ta maison… Ton mouchoir est déjà tout mouillé.

Parmi les enfants qui sanglotent, tu en as remarqué un qui s’est tourné vers le mur. Il a une cape bleu marine magnifique, exactement celle que tu aimerais avoir avec des fentes pour passer les mains. Il a aussi des chaussettes blanches bien tirées, et un bonnet bleu marine. Tu ne vois pas son visage, mais tu entends qu’il renifle souvent, et tu vois le poing gauche qui écrase si bien les grosses larmes que son gant est tout humide. La main droite encore cachée sous la cape tient le cartable tout neuf. La dame à la veste rouge s’approche de l’enfant qui se tourne plus encore vers le mur comme pour y disparaître. Avec beaucoup de gentillesse, elle s’inquiète de son grand chagrin, elle lui dit être la maîtresse et qu’ils vont faire connaissance. Un grand garçon comme lui ne doit pas pleurer ! Et ce disant, elle soulève le bonnet bleu marine. Oh surprise, un ruissellement de boucles dorées s’en échappe et ne s’arrête qu’aux épaules.

— Mais c’est une petite fille que je vois là. Tu me pardonnes de m’être trompée ?

Tu n’entends pas la réponse avalée entre deux hoquets de désespoir, mais tu es indignée. Pour toi, cette dame, la maîtresse, a commis une grande faute. Elle a manqué de délicatesse. Elle n’a pas le droit de déshabiller la petite fille comme ça. Et encore moins de se tromper et de parler si fort qu’un cercle de curieux s’est formé autour d’elles. Tu es choquée que la maîtresse[B1] ose entrer sans façon dans le chagrin d’un enfant. Tu lui en veux. Mais, puisque c’est la maîtresse, c’est elle qui commande… Tu n’as pas le choix.

La petite fille aux boucles blondes enfin consolée se glisse dans le rang formé pour entrer dans la classe. Tu es contente, elle n’est qu’à deux places de toi dans la file. Comme ça, vous pourrez bavarder. Et peut-être même devenir amies ?