45A - Françoise L. - Lactescence


Te souviens-tu ?

Du petit déjeuner familial, sur la grande table de la salle à manger, chacune devant notre bol en mélamine, notre mère nous posant la même question tous les matins : Avec ou sans ? Pour toi c’était sans, tu répondais sans hésitation, pas question de la repousser avec la cuiller jusqu’au bord du bol, pour moi, je choisissais avec, par pure bravade car je détestais avaler cette horrible peau du lait, qui collait à la gorge. Ah ces fameux gâteaux à la peau du lait que Louisette nous faisait tous les samedis, tu t’en souviens ? Et la fine couche qui se forme à la surface du lait lorsqu’il chauffe, si l’on ne se précipite pas pour éteindre sous la casserole, un dôme s’élève tel un champignon atomique et déborde de toutes parts sur l’émail de la gazinière, catastrophe de surcroit difficile à nettoyer. Heureusement, avec l’invention des micro-ondes, plus de dilemme, plus de problème.

Te souviens-tu ?

Dans le grand appartement, tous les matins l’Ami Ricoré nous régalait de son café au lait enfin que nous, les filles car le frère (il lui fallait bien se différencier) préférait le chocolat, bien entendu avec du lait. Dès notre plus jeune âge, à peine sevrés nous étions nourris au bon lait de Normandie. Avec ou sans lactose ? A l’époque la question ne se posait pas. Lors du départ de nos sœurs, le bonheur Ricoré a rapidement essaimé dans chacune de leur maison.

Te souviens-tu ?

De ces longs trajets dans la 404 paternelle où nous comptions les vaches pour tromper l’ennui, du gros bidon à lait que les grandes rapportaient à bicyclette, des petits matins où nous partions dans la carriole de Madame Godet assister à la traite.

Te souviens-tu ?

De l’histoire de Madame D. venue me consulter car elle ne supportait plus le lait depuis le décès de son mari. Son absence se faisait particulièrement cruelle dans ce moment d’intimité qu’était leur petit déjeuner.

Te souviens-tu ?

Du Tchaï à la cardamone que les indiens faisaient mousser dans des gobelets de métal, du parfum des Lassis en fin d’après-midis, dans les compartiments pour dames.

Non, tu n’as pas oublié le gout du miel dans le lait chaud, seul remède à tes insomnies.

Oui, tu ne peux plus te souvenir. Peu importe, je me souviendrais pour toi, ma sœur de lait.

Françoise L.