45A Laurent E. - Grains de sable


En ce 12ème jour de vacances scolaires, Thibault a une fois de plus retrouvé ses deux cousins sur la plage, Brandone et Brayane, prénoms maladroitement puisés au cœur d’une série à la mode par des parents dépourvus de culture et d’imagination. Il a repéré de loin les deux garçons, chacun doté d’un slip de bain jaune canari, d’un bob vert pomme et d’une pelle rutilante de plastique rouge et les a rejoints là où de maigres vaguelettes viennent mourir avant d’être avalées par le sable. Après les avoir éclaboussés en sautant à pied joint dans un trou d’eau, il s’adresse au plus grand des deux, un maigrichon autoritaire à peine plus âgé que lui.

« Qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ?

- D’abord on fait un canal jusqu’au château pour l’entourer d’eau.

- Quel château ?

- Bah ! Celui qu’on va faire ! Tiens prends ça. »

Le chef de chantier autoproclamé tend sa pelle à Thibault et dessine du bout du gros orteil une circonférence où devra s’élever l’œuvre du jour.

« Tu creuses un fossé tout le tour et tu mets le sable au milieu. On fera le château avec. »

Pendant que Thibault s’exécute avec une ardeur nourrie par l’importance de son rôle et la promesse de l’ouvrage grandiose qu’il se représente en pensée, le Duce donne ensuite des ordres à Brayane, son second, plus jeune et plus en chair, donc plus adapté que son chef aux travaux de terrassement. Plus d’un siècle après son invention, le poison de la division du travail coule toujours dans les veines de nos enfants mais, pour Thibault, le monde se limite encore à sa perception immédiate, le passé se confond avec l’imaginaire et l’avenir avec les rêves. À ses yeux, l’univers se montre indivisible et immuable, comme le ciel immense, comme la plage inondée de lumière, comme le soleil si intense qu’il en devient invisible. En cet instant précis, il baigne avec ravissement dans la plénitude de son insouciance. Le bord de mer est un formidable terrain de jeu, le sable offre sa quantité prodigieuse aux bâtisseurs de l’éphémère, l’océan, l’éternité de sa houle aux baigneurs amusés. Il ignore encore les forces qui maintiennent l’unité du monde comme celles qui la menacent et il est d’ailleurs encore bien loin de se douter qu’elles sont en réalité les mêmes.

« Il faut du bois pour le pont-levis. » L’énoncé du besoin suffit à Brandon. Le ton de sa voix s’est chargé d’en faire un ordre. Thibault, fier de sa nouvelle mission, longe la plage à la recherche de menus branchages. Plus haut, sur la dune surplombant la côte, deux silhouettes attirent son regard. Sur la crête de sable clair parsemé de touffes de végétation sèche, une fillette d’une dizaine d’années, habillée d’une robe bleu roi laissant à nu de frêles bras à la peau pâle, cueille avec application quelques fleurs sauvages qu’elle assemble soigneusement en un bouquet teinté de mauve, de jaune et de blanc. Elle rejoint ensuite sa mère, dont elle saisit la main, avant de redescendre de la dune avec elle à pas lents par le côté opposé à la plage et elles disparaissent l’une après l’autre comme si elles s’enfonçaient petit à petit dans le sol.

Parvenu à l’extrémité de la langue de sable, au pied de la jetée qui enserre le petit port de pêche, Thibault n’a toujours rien trouvé. Les mains vides, il gravit l’escalier creusé à même la roche dans l’espoir de trouver plus haut matière à construction. Il entre sur le port comme dans une carte postale. Les quelques embarcations, sagement alignées dans la minuscule rade, à peine balancées par une mer indolente, offrent leurs flancs colorés aux exclamations ravies des vacanciers ébahis. Thibault furète quelques instants, le dos courbé, autour d’un filet de pêche à la maille verte et d’une barque de plastique blanc au fond bleu pastel. De nouveau bredouille, il se redresse au moment précis où s’avancent vers lui les deux silhouettes aperçues quelques instants plus tôt sur la dune. La fillette, dont il perçoit maintenant le visage grave et cérémonial, passe à sa hauteur. Elle tient son bouquet de fleurs à deux mains et marche aux côtés de sa mère, les yeux fixés droit devant elle. La tristesse de son regard impressionne tant Thibault qu’il ne peut détacher ses yeux de l’enfant maintenant engagée sur le chemin étroit de pierres plates menant au bout de la jetée. Abandonnant provisoirement sa tâche, il marche à la suite de la femme et l’enfant, à la fois curieux et troublé par l’allure digne et austère de la fillette. Parvenue au pied de la balise rouge au bout de la digue, elle choisit une des fleurs mauves de son bouquet, la porte à ses lèvres pour y déposer un baiser, s’approche du bord et tend le bras pour la lâcher au-dessus des flots. Fasciné par ce geste incongru et si éloigné des plaisirs du bord de mer, Thibault accompagne des yeux la lente descente de la fleur, un moment ralentie par un souffle d’air avant de se laisser déposer délicatement à la surface de l’eau. La mère et sa fille se pressent l’une contre l’autre un long moment puis reviennent sur leurs pas, les yeux rougis de larmes.

Revenu sur la plage, Thibault marche les yeux fixés sur ses pensées. Ses cousins sont partis. Du château, achevé pendant son absence et rongé par la marée montante, ne subsiste qu’un amas de sable informe. Il va s’asseoir un peu plus haut, sur le sable sec. Il contemple longuement la mer, maintenant parée de reflets sombres, l’horizon, énigmatique, le ciel à la pureté obsédante et trompeuse, et ce sable, si fin, qu’il fait couler machinalement entre ses doigts. Penché sur ses mains couvertes de grains de lumière, il distingue maintenant les infimes particules qui le composent. Elles sont toutes différentes, certaines, noires, d’autres brillantes, d’autres encore, colorées de jaune, d’ocre, de blanc. En s’approchant davantage, il découvre la diversité de leurs formes et y décèle de minuscules éclats de coquilles et de nacre. Le sable, comme le monde, est composé d’une multitude de vies passées, d’existences heureuses, de destins tragiques. Thibault en est sûr maintenant : il y a quelque chose derrière les apparences.