45A - Véronique K. - Gare au gorille


Sur ma carte scolaire, l’année 1956 est écrite. Je sais déjà lire et je suis fière de ne plus m’ennuyer dans les petite classes.

Maintenant, il me faut prendre le car et faire au moins une heure de trajet pour arriver à destination. Depuis le 1ier Octobre, jour de la rentrée, je pars avec mes deux sœurs et quand mes parents leur disent de faire attention à moi, je sens leurs regards noirs. Pourtant, je n’ai que trois ans de différence avec mon aînée mais c’est comme ça, quand on est petit, trois ans, c’est énorme. Je vois qu’elles me traînent comme un boulet, moi qui aimerait tant qu’elles m’aiment. Ma sœur aînée me jette un regard agacé quand elle s’aperçoit que je suis encore partie en chaussons!

-Tu vas nous faire rater le car, mais qu’est-ce que t’as dans la tête, un jour on te laissera et tu te débrouilleras toute seule pour prendre le prochain-

Je pleure et me mouche dans ma manche car j’ai aussi oublié mon mouchoir.

-On t’attends 5 minutes et après tant pis pour toi-

Je cours à perdre haleine jusqu’à la maison pour mettre mes chaussures dans mon cartable, tant pis, je les mettrai après .

Ouf, le car vient juste d’arriver, me voilà séparée de mes sœurs. Je me retrouve assise à côté d’un garçon déluré qui se moque de mes chaussons, mais je garde ma fierté et je l’ignore comme m’a dit papa quand les gens sont méchants. Mon papa est mon modèle et puis, il est si tendre avec moi que la vie me paraît douce. Le car s’arrête tout le temps, et c’est une heure plus tard que nous arrivons en bas de la côte. Il faut monter jusqu’à l’église et derrière apparaît mon école, majestueuse, impressionnante. C’est un bâtiment ancien qui n’a pas été détruit par la guerre, la directrice nous a dit qu’elle datait de Louis XVI et de sa femme Marie-Antoinette décapités par ceux qui n’avaient pas de culottes. Ils devaient être très, très pauvres car même les clochards ont des culottes avec des pantalons par dessus. Il faut dire que l’abbé Pierre, un saint homme comme disent mes parents, s’occupent d’eux, vêtements et nourriture. Mais revenons à mon école qui est presque un château, il y a des salons très beaux et des miroirs partout. Dans l’ancien temps, il fallait sans doute que les dames regardent toujours si leurs robes étaient bien mises, chez moi, il n’y en a qu’un miroir dans la salle de bains. J’aimerais mieux habiter là avec sœur Marie-Jeanne qui me borderait le soir en m’embrassant sur le front. C’est vrai que j’aime rêver et m’inventer une autre vie.

Je regarde le fronton de l’entrée où sont inscrites les lettres en arc de cercle -Institution Sainte Anne- Je ne sais pas ce qu’est une institution et encore moins ce qu’est une sainte mais le curé du catéchisme m’a expliqué que c’était une dame parfaite. Peut-être que si je fais des efforts, un jour je serai parfaite, j’arrêterais d’oublier de mettre mes chaussures et je pourrai devenir une sainte. Pour l’institution, je trouve que ça aurait été plus simple d’écrire école mais le monde des adultes m’apparaît obscur et plein de contradictions. Bon, c’est pas grave, je ne peux pas tout comprendre, je suis encore dans le monde des enfants.

Mes sœurs ne m’attendent pas dans la côte, et en soufflant j’arrive à la grille juste avant qu’elle ne se ferme.

J’aime le beau parc de mon école et je voudrais que la classe se fasse dehors avec les arbres et les oiseaux. Mais, en cette période de l’année, les arbres ont perdu leurs feuilles et sont recouverts de givre, alors il fait très froid et la classe me parait plus adaptée pour mes mains transies, malgré les moufles en laine, retenues par une ficelle qui va d’une manche à l’autre . La classe sent l’encaustique et le poêle à charbon, ça fait un mélange particulier mais j’aime bien. En fermant les yeux, je suis la petite servante de madame Marie-Antoinette et je lui apprends à lire et à écrire car elle était autrichienne et ne parlait que quelques mots de français. Je lui peigne ses beaux cheveux que j’ai vu sur un tableau du grand salon. Comment faisait-elle pour avoir des coiffures aussi belles, je me pose la question car je n’ai jamais réussi dans ma salle de bain à faire pareil, on verra quand je serai un peu plus grande.

Sœur Marie-Jeanne nous accueille avec un sourire étincelant. Elle a une cornette qui est à mi-chemin entre les coiffes des alsaciennes et celles de bécassine avec un peu plus de voilures autour.

Sœur Marie-Jeanne est belle, très belle et je ne peux m’empêcher de la regarder tout le temps tellement elle est belle. Plus tard, je voudrais être comme elle. Et, quand elle passe dans les rangs, elle se penche sur nos cahiers. J’adore quand c’est sur le mien et je m’arrange toujours pour essayer de la retenir. Ce matin, il fait encore bien frais dans la classe. Celle qui remplit les encriers a pour mission de prendre le seau à charbon et d’en remplir le poêle qui trône au milieu de la pièce. La dame de service viendra l’allumer, c’est trop de risques pour nous. Aujourd’hui, c’est mon tour de remplir les encriers de chaque petite table en bois. J’ai renversé de l’encre sur une table, et pour que Sœur Marie-Jeanne ne soit pas mécontente, j’ai essuyé avec mon maillot de corps le surplus d’encre noire. Ce qui me vaudra des réprimandes légitimes en rentrant chez moi:

-Ma pauvre fille, explique-moi comment tu as pu faire pour avoir de l’encre sur ton maillot alors que ta blouse et ta robe ne sont pas tâchées?-

Je baisserais la tête car je ne veux pas qu’on sache que je suis amoureuse de Sœur Marie-Jeanne. Elle a des yeux remplis de douceur, ils sont bleus comme l’océan et elle a une voix tellement gentille que je fonds dès qu’elle s’adresse à moi, si bien que j’oublie la question et reste sans voix. Ce qui est super, c’est qu’elle ne m’en veut jamais, c’est pas pareil à la maison. Je me demande si elle pourrait m’adopter mais il paraît, m’a dit ma grande cousine qu’elle était mariée à Dieu et qu’elle était vierge. Vierge, pour moi, c’est l’huile d’olive et je vois pas le rapport...Encore un truc qu’il me faudra apprendre plus tard. En tout cas, elle sent bon le savon de Marseille et depuis le mois d’Octobre, je ne veux plus du savon cadum, je ne veux que celui-là.

Noël approche, aujourd’hui une surprise nous attend. Il paraît que nous allons voir des animaux et certains n’existent pas chez nous. Je suis toute excitée par cette nouvelle, même s’il faut attendre l’après-midi. Sœur Marie-Jeanne a bien du mal à nous faire taire et menace de nous priver du spectacle, de mon côté, je sais qu’elle est trop gentille pour faire ça, elle veut nous impressionner et ça marche un peu.

La récréation a lieu dans un brouhaha infernal et les cris nous empêchent même d’entendre la cloche qui sonne le repas. Je n’ai pas faim et j’avale de travers tout ce que je mange, me déclenchant une quinte de toux qui me fait mal à la poitrine. Mais quand la dame du réfectoire me dit qu’on va m’emmener à l’infirmerie, je ravale ce qui passe de travers et miraculeusement, plus de bruit. Peut-être que je suis en train de devenir sainte, va savoir!

Le pseudo-cirque est installé quand nous descendons dans la cour et mon émerveillement est à la hauteur de ma surprise. Après les chiens savants, un équilibriste qui a un parapluie s’avance sur un fil. Pour le parapluie, peut-être qu’il a peur qu’il ne pleuve et qu’il le prend en prévision, moi je sais pas. Un jongleur fait des tours avec des balles et le clou du spectacle arrive. Dans une cage sécurisée, une énorme bête trône avec des yeux qui me font peur. On me dit que c’est un gorille et

j’ai du mal à tenir debout tellement je suis effrayée.

C’est à ce moment-là qu’arrive la catastrophe. J’ai dû m’approcher un peu trop près de la grille et le gorille, avec ses mains gigantesques, m’attrape une grosse touffe de cheveux, je suis plaquée contre la grille avec cette énorme tête qui me regarde. Je crois que je vais mourir tellement j’ai peur, je vois sœur Marie-Jeanne avec un visage inquiet, elle est blanche et tord ses mains en signe d’impuissance. Je fais pipi dans ma culotte mais je m’en fiche d’être digne puisque je vais sans doute mourir!

- Il faut agir, dit sœur Marie-Jeanne, cette petite est en mauvaise posture, je vais appeler les pompiers-

Un quart d’heure plus tard, la sirène annonce leur arrivée et avec leur grande lance, ils arrosent ce grand escogriffe pour qu’il me lâche les cheveux. Au passage, je suis toute mouillée et je grelotte comme une pauvresse. Mes lèvres sont violettes, il faut dire que c’est de l’eau froide et qu’au mois de Décembre, il gèle. Après un certain nombre d’arrosages, le gorille n’est pas décidé à lâcher sa proie, c’est à dire moi.

Après concertation entre adultes, je vois la directrice aller téléphoner et c’est le vétérinaire qui arrive avec une grosse sacoche. Il fait comme les indiens Jivaros que j’ai vu à la télévision, il a comme une sarbacane et me dit de ne pas bouger. De ce côté-là, il n’y a aucun risque, la grosse bête me tient fermement et de toute façon, même si je le voulais, je ne pourrais pas m’écarter d’un millimètre. Avant de fermer les yeux, je le vois souffler dans ce tuyau et au fur et à mesure, je sens que la pression sur mes cheveux se relâche doucement. Au bout d’une dizaine de minutes, mes cheveux sont libérés, enfin, il en reste pas mal dans la main du gorille mais je peux enfin m’écarter de la grille. Je tombe dans les bras de sœur Marie-Jeanne et je pleure. Elle me caresse les cheveux et me demande si je n’ai pas trop mal. Je lui dis que c’est encore douloureux pour rester dans ses bras protecteurs. Je sens qu’un peu de sa sainteté pourrait passer dans mes veines et je reste le plus longtemps possible dorlotée comme un bébé.

Mes parents sont prévenus et quand ils arrivent, ils me demandent comment je fais pour accumuler ainsi les catastrophes. Déjà, dans l’autre école, il a fallu fermer et désinfecter l’école car j’avais attrapé la scarlatine. J’en sais rien de rien qui est cette scarlatine, peut-être que j’ai fait quelque chose de mal et que le bon dieu dont parlent mes parents m’a puni?

En tout cas, dès maintenant, je prendrais exemple sur sœur Marie-Jeanne pour que je fasse tout bien.

L’après-midi se termine, je rentre avec mes parents à la maison , j’ai une touffe de cheveux en moins mais ce n’est pas trop grave car j’en ai beaucoup.

VERONIQUE K NOVEMBRE 2021