45B - Anne P. - Une rencontre

Comme tous les jours de la semaine Lucas sortit de la maison son vélo à la main. Les sept coups de la cloche de l’église voisine venaient de résonner. La froidure d’une bourrasque de vent l’assaillit brutalement. Un brouillard épais et menaçant le happa. Accroché à son vélo, il luttait pour percer un chemin à travers cet écran opaque et mouvant. Tout à coup, une voix féminine lointaine et gémissante, émergea de cet océan de blancheur. Il s’arrêta afin de repérer d’où venait ces lamentations qui oscillaient entre paroles et pleurs. Les geignements se rapprochaient, il commença vaguement à deviner une silhouette vacillante et titubante.

Le jour luttait pour chasser les ombres de la nuit. Les branches dénudées des arbres se faisaient inquiétantes et accentuaient l’atmosphère effrayante de cette aube naissante. La forme se précisa. Il aperçut une femme vêtue d’un long manteau grisâtre et poussiéreux, parsemé de trous et de déchirures. Un des pans traînait sur le sol. Lorsque le vêtement s’entrouvrit, il aperçut un pantalon bordeaux en loque. Elle avançait en traînant les pieds, ses bottines noires éventrées laissaient deviner sa chair bleutée. Un bonnet de couleur camel difforme trônait sur le sommet de sa tête. Des cheveux crasseux pendouillaient de chaque côté de son visage ridé, des traces de boue couvraient sa peau. De grands cernes foncés encadraient ses yeux qui semblaient vouloir s’éjecter de leurs orbites. Son regard reflétait la démence !

Vision glaçante de cette femme, émergeant de cette environnement cotonneux et opalescent.

Elle tenta à grands gestes de s’approcher de Lucas.

Elle lui sembla agressive.

Lucas affolé par la vision de cette femme, pleurant, vociférant et formulant des paroles incompréhensibles, s’éloigna avec son vélo à toute vitesse.

Rien ne laissait présager une telle apparition. Il demeurait dans une petite ville bien paisible et comme chaque matin il se rendait dans l’entreprise de menuiserie où il faisait son apprentissage. Dans son imaginaire, une telle créature n’appartenait qu’à des films d’horreur.

D’où venait-elle et qui était-elle ?

Il rejoignit l’atelier dans un état de fébrilité. Il raconta à son patron et son collègue sa rencontre avec cette femme misérable et énigmatique. Son patron décida d’appeler son copain gendarme.

A son arrivée, Lucas renouvela son récit et s’efforça de préciser l’endroit où il l’avait aperçue.

Un peu plus tard, le mystère de cette rencontre fut élucidé.

Effectivement, la police recherchait une femme depuis quelques jours, échappée d’un asile d’aliénés. Cet établissement se trouvait à une dizaine de kilomètres de leur petite bourgade. Une forêt séparait les deux agglomérations.

Pendant la durée de sa fugue, elle erra dans les bois, sans abri, ni nourriture! Cela expliquait son état de délabrement physique et psychique.

La pauvre créature! A son âge, comment avait-elle pu résister à des températures hivernales dans l’état de dénuement où elle se trouvait…