46 - Anne P. Mémoire

Dans toute vie de jeune homme ou de jeune fille, l’âge de 18 ans représente un moment unique. Généralement, les parents veulent marquer l’événement par un cadeau dont le souvenir restera scellé dans la mémoire et éclairera des jours sombres.

Mon souhait peu paraître étrange ! Pour fêter cet événement, j’émis le désir d’une course en montagne avec Marcel le guide accompagnant fréquemment mon père et mes frères dans l’ascension des Aiguilles de Chamonix. D’un commun accord ’’La traversée de midi plan’’ fut choisie.

Le jour fixé arriva! Lever à cinq heures du matin. L’esprit embrumé, je m’habille comme un automate. Vérification de mon sac à dos, j’y glisse quelques provisions et une gourde de thé sucré.

Un léger voile de brume virevolte sur le bleu délavé du ciel. L’été est bien présent et la météo dithyrambique a annoncé une journée exceptionnelle. Nous quittons le chalet en voiture. Émerveillement de découvrir au fond de la vallée, l’embrasement orangé de la montagne, qui précède le jaillissement de l’astre de feu. Mon père me dépose au téléphérique de l’Aiguille du Midi ou je retrouve Marcel, le guide et compagnon de cette équipée. Instant de désarroi lorsque mon père s’éloigne!

Nous prenons la première benne, 6 h précise. Au fur à mesure de l’élévation de la cabine dans les airs, les battements de mon cœur s’accélèrent, l’angoisse me saisit, mes pensées se bousculent! Quelle absurdité d’avoir formulé un tel vœu pour mes 18 ans...

Interruption de mes réflexions : changement de téléphérique au plan de l’aiguille. La benne s’élève au droit de la paroi rocheuse. Marcel m’énumère le nom de tous les pics qui nous entourent. Le dôme blanc du Mont Blanc se détache sur le bleu du ciel imposant. La beauté de ce paysage me remplit d’un sentiment de plénitude. Ce spectacle époustouflant me distrait de mes appréhensions. La vallée de Chamonix semble réduite à l’état lilliputien.

A l’ouverture des portes, une vague de froid me saisit, le vent tourbillonne et fouette le visage. Normal à une altitude de plus de 3800 mètres !

Premier impératif pour tous les alpinistes, avant d’entreprendre une course : ‘’s’encorder’’. Marcel me passe une corde autour de la taille, laisse libre deux à trois mètres avant de la passer en travers de ses épaules et de la saisir dans ses mains afin de la laisser coulisser et de l’ajuster.

Nous amorçons une descente sur une rampe neigeuse. Marcel avance calmement. Je me sens sécurisée par cette corde, bras tendu entre nous. Toute mon attention se focalise sur mes pieds. Nous parvenons ensuite à un col balayé par des rafales de vent.

Face à nous s’élève une pente assez raide et couverte de neige. Je ne peux dissimuler mon anxiété et m’exclame :

- Voilà le commencement des difficultés !

Marcel avec son accent savoyard un peu traînant me rassure. Il m’invite à chausser des crampons, qui s’attachent sur la chaussure, car sous la surface neigeuse, la glace est présente.

Nous commençons notre ascension. A chaque pas, crissements des pointes de crampons sur le sol gelé, de temps à autre je dérape, immédiatement la corde se tend.

Je m’applique à mettre mes pas dans ceux de mon guide, comme il me l’a conseillé.

Monter, s’élever, pas après pas! Quelques haltes pour apaiser ma respiration qui s’accélère entre l’effort et l’effet de l’altitude.

Lors d’une pause, Marcel tend la corde afin de me sécuriser et m’invite à admirer le cirque montagneux, qui s’offre à mon regard ! Le Mont Blanc semble si proche, revêtu d’un parement neigeux éternel et se détache sur le bleu flamboyant. Son manteau constellé de cristaux scintille sous les assauts du soleil. Ses rayons ardents nous comblent d’une chaleur bienfaisante en dépit des bourrasques de vent qui soulèvent une fine pellicule neigeuse.

Difficile de calmer les battements de mon cœur et d’ignorer l’existence du vide qui m’entoure ! Je m’efforce de contrôler mon anxiété et d’apprécier la beauté de ce panorama fascinant car, j’aurai peu l’opportunité d’admirer un tel spectacle.

Je garde un souvenir mémorable, d’un moment très impressionnant vécu au cours de cette ascension : un passage à califourchon sur une arête rocheuse, les jambes reposant dans le vide de chaque côté !

Marcel avait allègrement franchi cet obstacle en plaisantant. Puis bien installé pour m’assurer, il m’interpella : «A ton tour maintenant…»

La vision du vide de chaque côté de l’arête me tétanisait. Sur ma gauche, la vallée de Chamonix réduite à des points de fourmis et de l’autre côté en contrebas des immensités neigeuses entrecoupées de masses rocheuses.

Difficile de retenir mes larmes... Je maudissais mon choix... Quelle folie de m’être fourvoyée dans cette aventure !

Marcel d’un naturel patient, tenta de me raisonner, soulignant que je ne risquai rien et m’invitant à diriger mon regard seulement vers lui. Puis au bout de quelques minutes, il finit par s’impatienter, poussa une gueulante, et s’exclama :

- Cesse de pleurnicher comme une mauviette ! Ce terme péjoratif me piqua au vif !

A l’écoute des directives de Marcel, je m’installai et progressai peu à peu sur mon arête rocheuse, toute mon énergie concentrée sur les gestes à effectuer, le cœur battant la chamade. Quel soulagement de rejoindre mon compagnon sur sa petite plateforme !

Après cet épisode dont je n’étais pas fière, la fin de la course se déroula sereinement. Soudain, je me sentis délivrée de la peur. La dernière partie se composait d’escalade et j’appréciais beaucoup cette discipline. Je suivais à la lettre les conseils et recommandations de mon guide pour progresser dans la paroi rocheuse, apaisée et confiante.

Le plus beau moment vécu, fut l’arrivée au sommet. Je laissai éclater ma joie. Oubliées les angoisses, la peur, un sentiment de bonheur indescriptible m’envahit. Marcel me félicita et partagea mon enthousiasme. Je chassais de mon esprit l’incident peu flatteur pour n’éprouver que la satisfaction de la réussite.

Quelle récompense, la contemplation de ce paysage à couper le souffle. Une émotion incontrôlable me saisit devant la beauté et la splendeur de ces montagnes qui s’offraient à mes yeux. Souvenir précieux qui restera à jamais inscrit dans ma mémoire.